La méthode Sarkozy en Europe marque le pas. La France ne convainc pas au Sommet

La méthode Sarkozy en Europe marque le pas. La France ne convainc pas au Sommet

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Comme en 1792, on allait y aller. Ah oui. Les premiers couplets de la Marseillaise semblaient tinter à nos oreilles. « Le jour de gloire est arrivé !? Contre nous de la tyrannie. ?L’étendard sanglant est levé.» Au menu : reconnaissance de l’opposition en grande pompe, jeudi, avec photos de poignée de main dans l’enceinte de l’Elysée (il ne manquait que les gardes républicains pour une visite d’Etat), et annonce de frappes aériennes ciblées par des fuites savamment organisées à l’Elysée. Le tout à la veille d’un Sommet européen spécial, consacré à la Libye, dont la France avait demandé, exigé, la convocation. Difficilement compréhensible mais qu’importe. Pour le président français l’essentiel était fait : marquer les esprits, montrer que la France guide l’Europe, regagner du poids dans les sondages. Triplement gagnant à priori. Seulement l’Europe ne fonctionne pas de cette façon. Et Sarkozy a plutôt massacré des atouts que forcer le consensus en sa faveur.

Une gifle à l’Allemagne, le partenaire

Le Français, tout occupé par son amourette de printemps avec le Britannique David Cameron, a laissé tomber sa partenaire de raison, l’Allemande, Angela Merkel. Cela peut se justifier au plan militaire / bilatéral, pas au plan politique / européen. L’Allemagne a véritablement été larguée. Elle n’a même pas été avertie de ce qu’allait faire le président français à Paris. Et il y encore moins eu de discussion préalable. Un manque de concertation qui a choqué outre-Rhin. D’autant que ce n’est pas la première fois. Ce qui pouvait passer au départ pour de l’impolitesse ressemble maintenant à un manquement au partenariat franco-allemand, un couple qui structure l’Union européenne (rappelons-le) davantage que ne peut le faire « l’amitié » franco-britannique. Et qui est difficilement remplaçable. Les 24 autres membres du Conseil ont également eu la désagréable impression de n’être que des marionnettes dans un jeu politique de Sarkozy, à visées électorales intérieures plus qu’européennes. Ce qui n’a échappé à personne.

Un mauvais tacle à Juppé

Le ministre des Affaires étrangères, à peine nommé, avait fait forte impression auprès de ses collègues. Passant de la Défense aux Affaires étrangères, et son passé de Premier ministre, tout en ayant déjà géré quelques crises géopolitiques, redonnait à la France une aura certaine dans les milieux européens. Le ministre français a ainsi multiplié les contacts avec ses collègues ces derniers jours. Par exemple, avec le Suédois Carl Bildt ou l’Allemand Westerwelle. Bildt se déclarait ainsi, il y a quelques jours, « proche des positions françaises » (c’était avant les déclarations de N. Sarkozy). Tandis que Westerwelle a été surpris d’apprendre d’Alain Juppé, devant les journalistes, qu’ils avaient un  « mutuel » accord sur une reconnaissance. Alors que c’était faux. La cote de Juppé est retombée. Chacun ayant compris parmi les ministres que la politique étrangère resterait rythmée par l’Elysée, comme avant.

La menace de frappe militaire agitée sans effet

L’annonce des frappes aériennes militaires contre la Libye paraissait un geste fort, au moins politique. Mais cette annonce s’est avérée nulle au niveau militaire voire contre-productive puisqu’elle n’a pas été suivie d’effet (du moins jusqu’ici). « Des frappes ne s’annoncent pas, elles se font » comme le dirait un militaire. Le résultat est un triple perdant. Au niveau politique, en agitant ce qui peut ressembler un chiffon rouge, on provoque inutilement une opposition alors que toute la difficulté est de solidifier la communauté internationale (Russie et Chine, Ligue Arabe et Union africaine) et européenne. En droit international, c’est un acte de guerre qui ne peut donc être autorisé que par les Nations-Unies. En termes militaires, s’il est évident qu’une frappe serait « un coup de semonce sérieux », il n’est pas évident qu’elle ait à moyen terme un impact énorme sur le conflit en cours. Sauf à avoir des frappes répétées, et un bombardement massif. C’est aussi prendre le risque d’avoir des victimes civiles. Comme le disait un participant à la réunion du Sommet européen, « imaginez Kadhafi avec dans les bras un enfant mort du fait des frappes aériennes, quel serait l’effet sur les populations arabes« …

Un double échec : pas de demande des 27 d’une nouvelle résolution des NU et des opposants qui font antichambre

Le camp de la prudence en matière d’options a gagné. Le seul point indiqué est un engagement d’étudier toutes les options possibles en cas de crises sur les civils. Le consensus qui prévaut en matière internationale comme occidentale, que ce soit au sein de l’OTAN ou de l’UE, est en effet l’impossibilité d’agir militairement sans une résolution des Nations-Unies, et une demande des pays arabes. Si celui-ci est désormais acquis avec la demande de la Ligue Arabe d’une « No Fly Zone » (faite samedi), le premier ne l’est pas encore. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’Union européenne n’a pas demandé aux Nations-Unies de se saisir à nouveau la question. Plutôt que de mentionner le détail des opérations militaires nécessaires ou une No Fly Zone, c’était sans doute là où il fallait plutôt porter l’effort.

Quant aux opposants libyens, Mahmoud Jibril et Ali al-Essawi, ils ont fait antichambre dans un des des bureaux du Conseil européen, et n’ont finalement été reçus, qu’en catimini, par le conseiller diplomatique du président du Conseil européen Van Rompuy. Même si celui-ci s’est fendu d’un communiqué loin d’ailleurs d’être aussi dithyrambique que le président français (lire : également Les opposants libyens reçus en catimini au Conseil européen vendredi).

La méthode du « fort en gueule » atteint des limites

En résumé, comme je l’indique dimanche dans un article publié dans Ouest-France, sous la présidence française, en 2008, Nicolas Sarkozy avait usé et abusé de sa technique préférée – parler haut et fort et prendre de court. Avec un certain succès, notamment sur la Géorgie. La crise financière lui avait donné également l’occasion de faire valoir ses talents. Du moins au début. Mais aujourd’hui, la méthode du « fort en gueule » semble avoir atteint ses limites. En reconnaissant, avant tout le monde, le Conseil national libyen de Benghazi comme interlocuteur légitime et en évoquant, tout seul, des possibilités de frappes aériennes ciblées, le président français a torpillé un sommet européen qu’il avait pourtant appelé de ses vœux. Il a mis en colère le partenaire traditionnel allemand. Et la plupart des dirigeants européens ont été ainsi choqués de voir le président français piétiner ainsi le fonctionnement démocratique de l’Union européenne.

Certes Sarkozy a gagné la bataille médiatique, la salle de presse française faisant le plein vendredi soir. Mais, dans les couloirs, la France a subi une défaite. Aucun appel à une nouvelle résolution de l’ONU n’est exprimé, des opposants libyens faisant antichambre dans une salle du Conseil  et un simple engagement d’étudier toutes les options militaires, le résultat s’apparente à une défaite pour la diplomatie française.

Si, sur le fond, la position française parait logique — avancée politique avec l’opposition, programme économique de soutien à la démocratie en Méditerranée et menace d’options militaires — sa tactique relève de méthodes autocratiques d’un autre temps qui agacent. En voulant dribbler tout le monde et menant l’action « perso », Sarkozy a raté l’occasion d’imposer ses vues. L’Europe n’a pas besoin seulement d’un meneur mais d’un rassembleur. Il faut savoir convaincre pour exister et non exister pour convaincre.