Crise libyenne. Toutes les options militaires sont sur la table. Lesquelles?

Crise libyenne. Toutes les options militaires sont sur la table. Lesquelles?

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entrainement des éléments autrichiens du battlegroup européen aux évacuations sanitaires (crédit : Armée autrichienne)

(BRUXELLES2 / Analyse) Trois grandes options sont actuellement planifiées par les militaires des Etats-Majors européens et atlantiques. Le travail a déjà été entamé mais il est loin d’être terminé. Et c’est tout le sens de la décision de « planification prudente » adopté par l’UE comme par l’OTAN, et de décision de « planification détaillée » prise par l’OTAN.

Comme me l’a confié un expert, jusqu’ici, nous avons des options, mais assez vagues, c’est-à-dire une vue générale de « ce que nous pouvons ou envisageons de faire », quelques lignes par option, décrivant les objectifs, les avantages et inconvénients, et les principales conditions politiques et militaires. « Il s’agit maintenant d’aller plus loin, de préciser dans le détail ». C’est-à-dire de donner en face de chaque option, les moyens nécessaires, les effectifs requis, le coût, le délai de mise en oeuvre, les risques… En terme de « papier », on passe de quelques paragraphes par option à quelques dizaines de pages.

Précisons que, selon nos informations, les deux organisations continuent une planification « séparée ». Les deux processus sont « indépendants et autonomes ». Ce sont des organisations politiques différentes (qui ne regroupent d’ailleurs pas tout à fait les mêmes Etats membres). Formule politique à pondérer par un phénomène : il existe de nombreuses passerelles, structurelles et humaines, notamment via les représentants au comité militaire (tout le monde se parle). S’il n’y pas d’exclusive ni de spécialisation des tâches, on peut cependant tracer une frontière. L’UE se concentre davantage sur l’humanitaire, l’OTAN a l’exclusive sur l’aérien, le maritime étant abordé par les deux organisations mais avec des objectifs qui peuvent être différents (migrations dans un cas, embargo sur les armes dans l’autre). Seule différence entre les deux organisations : si l’OTAN a décidé de pousser la planification, aucune décision ne semble être prise en ce sens par l’UE. « Il n’y a pas d’impulsion politique en ce sens » explique un connaisseur de ces dossiers.

camp de réfugiés en Tunisie à la frontière libyenne, 4 mars (crédit : Commission européenne / EBS)

1. L’humanitaire : assistance aux réfugiés, corridors humanitaires, « safe area »…

Il s’agit de préparer un soutien militaire pour accueillir une vague de réfugiés importante dans les pays voisins (Tunisie, Egypte, voire Niger ou Algérie – si celle-ci le souhaite). Soutien classique d’ordre logistique (transport, communication…) mais aussi médical (hôpital de campagne, … ). Un soutien qui pourrait s’exercer également vers le territoire « libéré » des opposants libyens. Les navires comme le Britannique Cumberland et l’Italien Libra l’ont déjà pratiqué. Il peut y avoir aussi une sécurisation des navires « civils » du PAM ou des ferrys chargés de l’évacuation.

Les spécialistes rappellent qu’il y avait entre 1,5 et 2 millions d’étrangers en Libye dont beaucoup viennent du Bangladesh et du Pakistan. Seuls un peu plus de 200.000 ont franchi la frontière (du moins ont été recensés comme cela), essentiellement des Egyptiens.

Il s’agit aussi de préparer des actions plus fortes comme l’imposition de corridors humanitaires ou de « safe area » (comme en Bosnie-Herzégovine) pour regrouper les civils, si la population civile est prise en étau (un modèle qui n’a pas prouvé toujours son efficacité). C’est le sens de la lettre franco-britannique notamment.

L'USS Harry Truman (Crédit : US Navy)

2. Le maritime

La surveillance maritime peut se situer dans les eaux internationales ou dans les eaux territoriales, lâche ou serrée. A la surveillance, peut s’ajouter un contrôle des navires : droit de visite exercé dans le cadre du droit de la mer, ou sur autorisation spéciale du Conseil de sécurité des Nations-Unies, avec au besoin saisie de la cargaison, du navire ou arrestation de ses occupants (dans ce cas là se pose, comme pour la pirates, la question de la juridiction compétente, puisqu’on est dans le cadre de l’exercice d’une compétence universelle). Dans le cas ultime, elle s’assimilera à un blocus qui devra être autorisé par les Nations-Unies.

Il ne faut pas oublier non plus que l’action en mer est aussi justifiée pour des raisons de surveillance des migrations illégales (opération Hermès déclenchée par les Européens sous couvert de l’opération Frontex).

3. L’aérien

Il y a plusieurs options. La surveillance aérienne du territoire libyen, ou les alentours, qui a déjà commencé, avec les Awacs. Une « surveillance qui a aussi comme objectif de suivre les possibles migrations » (illégales), a confirmé Gérard Longuet, le ministre français de la Défense. Une surveillance complétée par les satellites qui mitraillent actuellement le territoire libyen (le centre satellitaire de l’Union européenne a notamment été mobilisé à cet effet).

Cette surveillance peut être complétée par une action aérienne, plus ou moins forte, de façon plus ou moins étendue. Au niveau géographique, on peut choisir de protéger certains sites (no fly zone partielle) : les « safe area » regroupant les civils ou les sites pétroliers, de protéger toutes les zones habitées, d’intervenir sur tout le territoire (no fly zone totale). Au niveau de l’action, on peut décider d’intercepter les avions ou hélicoptères qui sortent de certaines trajectoires ou se dirigent vers certains lieux, en les « détournant de leur lieu d’action » et si nécessaire en les abattant.

On peut aussi procéder à deux ou trois frappes ciblées, pour détruire la chasse libyenne, les hélicoptères, les pistes d’atterrissage, les dépôts d’armements si l’utilisation de ces forces par Kadhafi devient plus intensive. Ou viser de façon plus extensive toutes les défenses anti-aériennes, ce qui nécessite davantage de moyens. On peut enfin utiliser des moyens de neutralisation électronique.

NB : dans tous les cas il faut des moyens discrets de renseignement, à distance mais aussi terrestres, sur place, à Tripoli, à Benghazi comme dans le désert…

Impossible, complexe ?

Une ‘No fly zone’ ne nécessite donc pas nécessairement une destruction des installations au sol préalable et systématique. Cela n’a pas été vraiment le cas lors de la surveillance Northern Watch au-dessus de l’Irak ou dessus de la Yougoslavie dans la première phase.

Les arguments de complexité ou de difficulté d’une opération militaire en Libye évoqués maintenant par les Américains et mis en avant également par les Allemands (le ministre des Affaires étrangères allemand a mis en avant la puissance de feu de Kadhafi « et ses moyens aériens considérables » peuvent être, ou non, justifiés selon ce qu’on fixe comme objectif à l’opération. En fait, la dureté de la réponse européenne et occidentale sera « fonction de l’évolution situation » comme l’explique J. Martonyi, le ministre hongrois des Affaires étrangères. « S’il y a une effusion de sang massive, il faudra agir ».

Difficile ou facile ? Accord ou divergence ?

Si on veut envoyer un signal,
qui veut dire ‘faites pas chier’, cela peut être facile.

Techniquement, comme le précise le ministre français de la Défense, Gérard Longuet; « Selon ce qu’on décide, il faut des moyens plus ou moins importants. Si on fait quelque chose de limité sur le territoire cela va. Si on veut couvrir tout le territoire libyen, 24/24, cela demande de gros moyens (NB : 30 appareils = 3 x 8 + le renfort supplémentaire). « Si on veut envoyer un signal, qui veut dire ‘faites pas chier’, cela peut être facile. Une neutralisation des pistes, c’est un coup de semonce, ce n’est pas définitif. » Tout dépend donc « du degré d’excellence fixé à la mission » et de sa durée.

Les Français et Britanniques peuvent-ils faire tout seuls une action militaire, tout dépend. Mais dans une option basse, c’est possible selon G. Longuet. « Les Français et les Britanniques peuvent le faire tout seuls. Ils ne le souhaitent pas. Notre rôle ce n’est pas de remplacer ce qui existe, c’est d’entrainer, de faire vivre ce qui existe ».

Politiquement, comme résume le ministre hongrois des Affaires étrangères, János Martonyi, « il y a accord sur les objectifs généraux mais pas sur les aspects techniques. Nous avons un consensus sur les conditions : autorisation du conseil de sécurité, accord de la Ligue arabe, et évaluation selon l’évolution de la situation. » Mais il n’existe pas de consensus sur la nécessité d’agir face à la situation. Il faut d’abord « épuiser toutes les autres possibilités » avant de passer au militaire.

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