Une « no fly zone » sur la Libye, en 3 questions

Une « no fly zone » sur la Libye, en 3 questions

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Un F15E Eagle en patrouille de routine au dessus du nord de l’Irak lors de l’opération « Northern Watch » en février 1999 (crédit : DoD photo / Capt. Patricia Lang, U.S. Air Force)

(BRUXELLES2/ANALYSE) La mise en place d’une « no fly zone » est davantage qu’une option, elle est à l’étude depuis plusieurs jours déjà. Et David Cameron, le Premier ministre anglais vient de le confirmer : « j’ai demandé au Ministre de la Défense et au chef d’Etat-Major de travailler avec nos alliés sur des plans pour une zone militaire d’exclusion aérienne« , a-t-il déclaré devant la Chambre des communes (lire sa déclaration ici). De fait, avec la déclaration d’un embargo sur les armes, la mise en place d’un contrôle militaire de la zone libyenne s’impose (sauf à considérer que cet embargo est juste théorique). Mais pour arriver à établir une « no fly zone », il y a un certain nombre d’étapes et de conditions à respecter : juridique, politique, opérationnelle.

Un cadre juridique

L’établissement d’une « no fly zone« , qui équivaut à une mesure de force, d’ingérence dans la souveraineté aérienne d’un Etat, suppose une autorisation du Conseil de sécurité des Nations-Unies. Cela suppose une nouvelle réunion et une nouvelle résolution. Ce n’est pas hors de portée. Mais cela nécessite une certaine négociation. Si la situation devient « intenable« , et que le gouvernement Kadhafi ne chute pas dans les jours qui viennent, cette option devrait revenir sur la table rapidement. Car deux scénarios à risque existent : celui d’un enlisement du conflit – à l’ivoirienne par exemple ou à la bosniaque – ; celui d’une dérive terroriste ou de la prise d’otages. Kadhafi l’a prouvé, il n’hésite devant rien. Il importe donc de le neutraliser rapidement car il devient incontrôlable.

Le conseil de sécurité réuni sur la Libye, le 25 février (crédit : Nations-Unies)

Un cadre politique

D’un point de vue politique, il faut rassembler un certain nombre d’Etats, « de grands Etats » comme l’a déclaré François Fillon. C’est-à-dire les Etats-Unis, la France ou le Royaume-Uni mais aussi la Russie, avec la « neutralité bienveillante » de la Chine. C’est là où le choix de l’organisation opérante apparait primordial. Si d’emblée, on peut penser à l’OTAN, son emploi dans une « guerre civile dans le sud de la Mediterranée » serait un précédent qu’il faut examiner avec soin. Le précédent de l’Afghanistan ne plaide pas vraiment en sa faveur. ET le « passage en force » de Rasmussen à Budapest, lors de l’informelle Défense, a été plutôt mal vécue par la France particulièrement. Deux autres organisations pourraient être mises à contribution : les Nations-Unies (mais cela implique une certaine lourdeur), l’Union européenne (mais elle se heurte à certains problèmes d’association et ne dispose d’un poste de conduite militaire à moins de recourir à celui d’un Etat membre ou de l’OTAN, et certains Etats y restent opposés). Si aucune de ces organisations n’est retenue, il reste deux options : une coalition ad hoc (sauf à rappeler le modèle irakien) ou l’opération conjointe avec juxtaposition de plusieurs organisations UEO/OTAN avec l’exemple de la surveillance de l’embargo sur les armes, l’Adriatique par exemple.

(crédit : DICOD/Ministère français de la Défense)

D’un point de vue « technique »

La « surveillance est assez facile » indique un militaire, s’il s’agit d’une « no fly zone », c’est-à-dire si on interdit à tous les avions de survoler la zone. C’est en revanche plus compliqué si on n’interdit que certains avions (par exemple ceux du gouvernement libyen de Kadhafi). Concrètement, cela suppose d’avoir a) un avion de surveillance Awacs en permanence en l’air ; b) des avions d’interception soutenus par des avions ravitailleurs ; c) des éléments de soutien (ravitailleur…), d) des moyens de commandement et de renseignement ; e) et surtout une doctrine d’intervention.

Coté Awacs, il faut donc disposer pour une permanence H-24 d’au minimum, 3-4 avions (un tel avion vole environ 8 heures). On peut utiliser les avions de l’Alliance, basés en Allemagne — mais cela suppose un accord sur leur financement opérationnel (on se rappelle les longues discussions sur l’Afghanistan) — ou les moyens nationaux (France, UK, US).

Pour faire respecter cette surveillance, avec des avions d’interception (Eurofighter, Rafale, Mirage…). On peut alors utiliser la base française de Solenzara en Corse (comme pour l’opération du Kosovo) ou la base de l’OTAN de Sigonella, en Sicile. La première se situe à environ 1000 km de Tripoli, la seconde à environ 500 km. Ce sont les bases les plus facilement opérationnelles. Il y a également la base britannique, qui se situe plus loin, à 1800 km de Tripoli. On peut utiliser aussi l’aéroport de Malte qui est plus près. Mais ce pourrait être compliqué car l’ile assure déjà le « hub » pour les évacuations et l’assistance humanitaire et le gouvernement – non membre de l’OTAN – ne sera peut-être pas forcément d’accord. On peut également utiliser un porte-avions (Us ou Français). Pour surveiller le côté Sud de la Libye, il n’est pas interdit non plus de penser (si le Tchad l’autorise) de pouvoir recourir aux éléments français au Tchad, au besoin en les positionnant à Faya(Largeau)… si la piste est toujours utilisable.

C135 (ravitailleur), accompagné de Mirage 2000 (à gauhc) et de Rafale (à droite) © NGV/Bruxelles2

Coté commandement

Il faut avant tout définir un « concept » d’opération : définir les « lignes d’engagement », la zone concernée, la durée dans le temps de l’opération, l’action en cas d’avion hostile… Ces avions utilisent, en effet, une procédure précise d’interception voire de neutralisation si l’avion est perçu comme hostile. Il y a peu de temps pour décider d’abattre ou de laisser passer un avion. Les « lignes d’engagement » doivent donc être très claires. Et les « pilotes » doivent être « informés ». Une chaîne de commandement totalement opérationnelle est donc obligatoire. Et il importe également de prépositionner des moyens de renseignement pour identifier les possibles aéronefs « hostiles ».

Il faut aussi définir la zone couverte. Elle est primordiale pour déterminer les moyens engagés. Si surveiller Tripoli ou quelques villes de la côte est « aisé », surveiller tout le pays qui est assez vaste et peu connu des forces occidentales (contrairement à l’ex-Yougoslavie / Kosovo ou à l’Irak) est plus complexe. Autre facteur : la durée de l’opération dans le temps. 1 ou 2 Awacs pour quelques jours est « facile, pour quelques semaines ou plusieurs mois, cela oblige à ne pas pouvoir utiliser ces forces sur d’autres opérations » précise un aviateur.

En clair, réclamer une « no fly zone » est facile, la mettre en application suppose de résoudre au préalable un certain nombre de questions. Cela suppose une volonté politique sans faille et une unité des principaux alliés sur cette question.

Awacs dans le ciel, septembre 2010 © NGV / Bruxelles2