La coordination européenne au concret… Gérer l’urgence, se préparer au pire…

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11 heures… c’est l’heure de la réunion quotidienne en téléconférence pour les responsables de la gestion de crise de l’Union européenne. Objectif : coordonner l’effort européen face à la situation en Libye et, surtout, « échanger des informations ». C’est « vital » m’ont indiqué plusieurs interlocuteurs. « Nous échangeons des informations sur les moyens d’évacuation, les fermetures des ports, routes, la situation sur place, les risques, … » Le focus est aussi mis sur un sujet particulier. Aujourd’hui (jeudi), c’est ECHO, l’Office humanitaire qui doit présenter ses évaluations.

L’échange d’information : vital !

Chaque matin, ainsi, depuis le début de la crise libyenne, tous les acteurs de la crise — les cellules de crise dans chaque capitale des 27 Etats membres — et les principaux interlocuteurs à Bruxelles (SitCen, service diplomatique, …). La liaison est également faite avec les autres acteurs : l’ONU, les Etats-Unis, la Croix-Rouge, les militaires… par chacun des « directions » du Service diplomatique ou de la Commission européenne (SitCen pour le consulaire et l’analyse des informations, ECHO pour la réponse humanitaire et MIC pour la coordination des moyens civils, notamment maritimes pour Benghazi, Etat-Major militaire pour les moyens militaires, notamment aériens…).

L’évacuation des Européens : une réalité difficile à apprécier

L’impression « d’à peu près » sur les chiffres des ressortissants européens en Libye se confirme. Ce qui semble sûr, c’est qu’il n’y a pas 10.000 Européens, chiffre avancé publiquement depuis plusieurs jours par la Commission européenne. On tournerait plutôt autour de 5-6000 personnes. « Le problème – m’explique un diplomate européen – est que nous n’avons pas de recensement fiable. Il y a de nombreux ressortissants isolés dont on ne connait rien, qui n’ont pas été signalés au Consulat : des touristes dans le désert, des personnes qui travaillaient pour des sociétés ou sont venues avec des avions privés, etc…

L’échange d’informations est donc important. Et cela fonctionne apparemment, vaille que vaille pourrait-on dire. « Chaque jour les avions des pays membres qui rentrent, rapatrient d’autres ressortissants que leur nationalité : l’avion français l’a fait en revenant de Sebha, l’avion allemand, l’avion autrichien… il y a une certaine coordination européenne, qui fonctionne. Ce n’est pas parfait. Mais nous sommes dans une situation vraiment très difficile. »

On ne peut s’empêcher de ressentir un certain sentiment d’improvisation et de bricolage au niveau des structures européennes de crise. « Nous avons effectivement un problème, comme souvent au niveau européen, nous agissons. Mais ne le disons pas. D’où cette impression. »

Situation complexe pour la diplomatie européenne

« Nous sommes dans une situation difficile et complexe » explique un haut responsable du Service diplomatique. « C’est compliqué. Car il n’y a pas de délégation européenne (d’ambassade) à Tripoli. Et l’ambassade hongroise (qui assure la coordination) est de taille assez petite ». Et, sur place, contrairement à d’autres situations où une nation prend le lead (principe de la « nation-cadre), « personne ne l’a fait jusqu’à présent, personne n’a vraiment de moyens pour le faire ». Quant aux conditions de travail, elles ne sont pas évidentes. « téléphone coupé, réseau portable défaillant, internet coupé ». La question d’un renfort diplomatique et consulaire se pose réellement. Certains pays comme le Royaume-Uni ont envoyé un staff complémentaire. Apparemment, au niveau européen, ce n’est pas encore le cas.

Coté humanitaire : se préparer au pire

Le travail des Européens est aussi la situation humanitaire. « Nous travaillons sur différents scénarios. Il faut envisager le pire (worst case scenario). » Parmi ces scénarios, il y a des possibles prises en otage des Européens mais aussi la dérive dans une guerre totale entre la rebellion et le pouvoir de Kadhafi… On peut avoir une immigration massive: 1 million à 1,5 million de personnes (la Libye compte plusieurs centaines de milliers d’étrangers, de pays souvent pauvres). « Il faut ainsi se préparer à une arrivée massive de « déplacés » des camps en Egypte et Tunisie qu’il faudra ensuite rapatrier chez eux (Bangladesh…). » Sans compter les réfugiés libyens qui demanderont l’asile.

NB : La crainte de plusieurs responsables européens est aussi politique. Et cela fait partie des scénarios « du pire » : que la Libye devienne incontrôlable, une nouvelle Somalie. D’où la grande prudence de certains pays en bordure (Malte, Italie, mais aussi Grèce ou Chypre).