La Libye, terre rêvée des marchands d’armes…

La Libye, terre rêvée des marchands d’armes…

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Ayant reçu l’ouvrage de mon collègue du Point (et éditorialiste au Télégramme de Brest), Jean Guisnel, »Armes de corruption massive« , je m’étais promis de le lire et chroniquer ce week-end. Je l’ai lu effectivement, j’ai même été pris par l’ouvrage et… par l’actualité, qui est venue à la fois retarder et influer sur cette chronique. Un ouvrage à lire absolument ! Prévoyez un peu de temps. Ca se lit comme un roman policier. Mais ca fourmille d’indices et de personnages… .Je ne résiste cependant pas au plaisir de vous mettre en appétit avec ce chapitre sur la Libye (« Scènes de chasse en Libye »).

* * *

Jean Guisnel était là, en effet, en octobre 2006 à faire le déplacement à Tripoli avec la ministre de la Défense de l’époque, Michèle Alliot-Marie (MAM). Il s’agit en effet de fêter les grandes retrouvailles entre les deux Etats et de passer au concret : la conclusion de marchés d’armement.

Un voyage à Tripoli avec MAM

Une affaire qui ne date pas d’hier … « Malgré l’embargo qui frappe toujours la Libye, Paris autorise secrètement (en 2001) plusieurs groupes d’armement à reprendre des contacts commerciaux, dont Eurocopter, Dassault et Thales. » Fidèles à leur tempérament « gaulois », qui leur a valu quelques déboires, les industriels Français se tirent cependant la bourre : « Dassault souhaitant proposer son Rafale quand Thales préférerait une remise à niveau électronique des Mirage F-1 vendus dans les années 1970 afin d’en refaire de vrais avions de combat »  (*). Et Sagem arrive là dessus en proposant une troisième solution. L’Etat est obligé d’intervenir. En 2006, quand la Ministre de la Défense arrive à Tripoli (après un premier voyage en février 2005), elle semble en terrain de connaissance. Le « guide » l’accueille d’ailleurs en lui demandant des nouvelles… de son compagnon, Patrick Ollier, président du groupe d’amitié franco-libyenne (à l’assemblée nationale française). « Un vrai africain » comme l’a confié le leader libyen à d’autres visiteurs un peu plus tôt.

La concurrence est rude

Les Français ne sont pas alors les seuls à agir avant la levée officielle de l’embargo sur les armes. Les Américains « entament une démarche de normalisation plus radicale, préparée par les services secrets britanniques« . (…) Les Russes (fournisseurs traditionnels de l’armée libyenne) sont sur les rangs avec une offre de Sukhoi 35 Flanker Plus et Mig 29 Fulcrum. Et les méthodes ne laissent planer aucun doute : « S’il est un pays où les temps de la corruption à l’ancienne ne sont pas révolus et où les intermédiaires agissent au vu et au su de tous, ou presque c’est bien la Libye« . (…) les Italiens sont là aussi qui ne rechignent pas apparemment à verser les « ‘15% à 20% de commission’. Le gouvernement accept(ant) d’intégrer ces 15% de pots de vin dans les frais généraux de l’entreprise. Et le ministère de l’Economie (de) taxe(r) ces pots de vin à 10% » !

Il n’y a pas que la Libye à utiliser l’arme de la corruption !

Cet ouvrage ne comporte pas que ce passage. Jean Guisnel passe en revue les divers marchés (Pakistan, Inde, Angola, Irak…) où les commerçants de tous poils se sont frottés. Il décortique certaines des méthodes de corruption active et passive, comme les commissions et rétrocommissions. Et cette fameuse profession d’intermédiaire, apparemment indispensable.  Même si elle connait beaucoup d’accidents inexpliqués, de chutes par la fenêtre malencontreuses… quand cela ne tourne pas à l’explosif (plusieurs ingénieurs de la DCN en ont fait les frais au Pakistan). Il fait aussi le détail de toutes les occasions perdues pour vendre le Rafale. La faute aux autres qui ne respectent pas les règles du jeu, disent les Français. Un peu facile…

Les Allemands et Britanniques très « actifs » sur ce marché

En matière de marchés d’armements (comme dans les grands marchés publics, d’énergie ou de transport), la règle morale semble d’ailleurs élastique comme le démontrent les 300 pages de l’ouvrage. Selon l’auteur, les Britanniques avec Tony Blair ont été, en quelque sorte, les champions du « double jeu ». Bae systems ayant été pris plusieurs fois la main dans le sac a ainsi vu plusieurs enquêtes stoppées in extremis par le pouvoir politique. « C’est bien par la corruption que l’industrie de défense britannique a gagné certains de ses plus beaux marchés« , indique l’auteur. Quant aux Allemands, inutile de fantasmer, ce ne sont pas des parangons de vertus, non plus. « La corruption est tellement ancrée dans la culture commerciale que ce comportement apparaît souvent comme une donnée structurelle » écrit-il mettant en avant le système mis en place par Siemens.

• « Armes de corruption massive. Secrets et combines des marchands de canons » par Jean Guisnel, éditions la Découverte, 392 pages, 22 euros.

(*) Ces mêmes Mirage qui ont connu l’honneur de l’actualité avec l’arrivée de deux avions ce lundi, à Malte. Lire : 2 Mirage de l’armée libyenne ont pris le large… (maj3)