Cathy Ashton ? « Je lui donne quelques mois ou quelques crises pour réussir »

Combien de temps pour Catherine Ashton  ? « Je lui donne entre quelques mois ou quelques crises. On ne peut donc pas la juger sur 2010. C’était une annus horribilis pour elle. Ashton était perdue dans le triangle des Bermudes entre Commission, du Conseil et du Parlement. » Voici comment à une question d’un confrère de The Economist, Alexander Graf Lambsdorff, le député libéral allemand, a répondu hier soir lors d’un débat, fort intéressant, sur le service diplomatique européen organisé par la Fondation Robert Schuman.

La communication et la représentation, les deux points faibles de Cathy Ashton

Le député ne s’est pas arrêté là et répondant à la deuxième partie de la question : avez-vous un conseil à donner à la Haute représentante ?, il a enchainé aussitôt : « La communication stratégique du service extérieur doit s‘améliorer rapidement. Il n’est pas normal que la Haute représentante n’ait pas eu un vrai porte-parole depuis mars. La politique étrangère, ce n’est pas seulement la faire, c’est aussi l’exprimer. Et aujourd’hui il y a un manque » a-t-il asséné, prenant en exemple la Tunisie. Me Ashton doit  aussi « résoudre le problème de sa représentation. Il est impossible qu’elle soit partout. Elle doit avoir une représentation politique ou des envoyés spéciaux, des Ministre des affaires étrangères des plus petits Etats membres prêts à travailler pour elle. » Et de terminer : « Il est important de faire valoir les intérêts européens à travers une présence physique. »

Effectivement, le député qui est un connaisseur du service diplomatique (c’est un des shadows rapporteurs sur le sujet) pointe un problème récurrent, et emblématique, pour la Haute représentante depuis des mois, sa difficulté à faire passer un message clair, intelligible et à temps. On peut recenser quelques faux pas ou d’incompréhensions. Mais il y a surtout une erreur stratégique grave: la Baronne s’est reposée sur le service du porte-parole de la Commission. Or, celui-ci n’est pas adapté aux affaires étrangères et, de plus, l’équipe Barroso n’est pas vraiment « fana » de la Haute représentante.

Une grossière erreur stratégique

1° Le dispositif de la Commission (système collégial des porte-paroles), avec un « briefing » ON tous les midis que les journalistes connaissent bien (« la messe de midi »), est un dispositif davantage conçu pour des décisions législatives ou financières que pour la diplomatie. Il peut ainsi être écouté en direct (par téléphone ou sur internet, via le streaming d’EBS, le service audiovisuel de la Commission) par n’importe quel quidam sur internet. Les diplomates en postes à Bruxelles et lobbyings en tout poil sont les premiers à suivre cela. Ce n’est sûrement pas le format adapté pour donner des informations en matière de politique étrangère, et encore moins en matière de défense.

2° Le président de la Commission européenne a construit une partie de son pouvoir sur sa capacité à entretenir des relations avec les gouvernements des Etats membres, à imposer ses hommes et à contrôler la communication (le bon vieux fond maoiste) de la plupart de ses commissaires. Il ne ressent pas nécessairement comme un bien l’apparition à ses cotés d’un personnage qui pourrait être dotée d’une aura et d’un pouvoir propre. Et Cathy Ashton n’est pas là en terrain ami. (Je l’avais déjà écrit. Mais cela ne semble pas s’améliorer. Lire : Le pire ennemi de Cathy Ashton …).

3° L’équipe de communication d’Ashton est squelettique. Deux personnes en tout et pour tout, qui doivent courir d’un point à l’autre du globe, en respectant dans le même temps toutes les obligations du Conseil et de la Commission. C’est impossible. L’idée de faire venir Frédéric Michel, un Français de Londres, proche des cercles de la 2e gauche, et actuellement chez News Corp (le groupe Murdoch), n’était pas la meilleure qu’il soit. Amadouer la presse britannique semblait un leurre. Et, de toute façon, elle semble avoir  long feu. Question de salaire notamment. Malgré le niveau important proposé, plus de 12.000 euros, l’intéressé a fait la fine bouche.

4° Résultat. On a des erreurs en pagaille : annonce d’une décision qui n’a pas été prise, volonté du président Barroso de prendre la parole avant « sa » vice-présidente,… Cela ce n’est pas très grave, après tout. Mais surtout un an après, Catherine Ashton et la Commission européenne n’ont toujours pas compris la leçon d’Haiti. L’Europe est totalement absente de cette « révolution » que connait aujourd’hui la Tunisie et peut-être demain le monde arabe. Un « petit » mur de Berlin est tombé. Et l’Europe a une attitude de comptable, vérifiant si elle a le bon tampon de la bonne personnalité et de savoir à qui elle va s’adresser avant de faire un geste politique d’importance ! Les temps ont changé, le monde a tourné et l’Europe est absente…

Un virage à prendre d’urgence ?

Il est sans doute nécessaire pour la Haute représentante de donner un virage certain et radical à sa structure de communication. Sinon l’arrivée dans le mur est un fait certain. D’ores-et-déjà, à l’instar du député libéral certains donnent quelques mois – un an / un an et demi suivant la conjoncture à Londres comme à Bruxelles – pour voir la Britannique débarquée et remplacée au pied levé.

A ceux qui plaident pour une communication « low profile » (ils sont quelques uns encore), il faut tout de même rappeler que la Haute représentante est responsable politique de toutes les opérations civiles ou militaires dans le monde. Cela peut paraître négligeable. Mais un accident de la route mortel en Géorgie, en Palestine ou en Irak, causé par un véhicule européen est vite arrivé (cela s’est vu dans le passé !) ; une arrestation pourrait vite mal tourner au Kosovo. Et c’est la Haute représentante qui sera directement responsable, politiquement voire même pénalement, en tant que chef des opérations civiles de l’UE. Idem pour les opérations militaires, dans une mesure atténuée par la spécificité inhérente à ce type d’opération, la responsabilité étant là partagée avec l’Etat membre dont ressort le contingent. Exemple : si un  arraisonnement d’un navire pirate tourne mal ou qu’un navire civil est atteint par erreur dans l’Océan indien, je ne donnerai pas longtemps avant que la responsabilité remonte à Bruxelles (et je ne parle pas du quotidien de la capture d’un navire marchand par les pirates qui donne souvent lieu à une série de questionnement).

Cinq mesures simples et rapides

Il parait important pour la Haute représentante de donner à son Service diplomatique européen (qui a de grandes qualités, beaucoup plus qu’on veut bien le dire) davantage de visibilité.

S’installer près de ses troupes m’a toujours semblé une meilleure idée que de continuer à siéger à la Commission européenne. Ce serait sans doute un peu plus difficile de façon logistique (et encore) mais plus simple politiquement. Elle marquerait ainsi à la fois sa spécificité et son autonomie tant des Etats membres que de la Commission européenne. (Lire également : Me Ashton, il est temps de quitter le nid…)

Un café de 11 heures. Un dispositif de communication spécifique peut être installé. Il n’est point besoin ici de grande originalité. De la même façon qu’il y a un point de presse du Département d’Etat ou du Quai d’Orsay, un point spécifique Affaires étrangères permettrait de régler la question de tous les points chauds possibles de la planète du jour. Le « café de 11 heures » en quelque sorte.

Etoffer l’équipe. L’équipe de communication pourrait être étoffée avec des personnes de différents horizons – diplomates, militaires… – dirigée par un conseiller de haut niveau, proche politiquement de la Haute représentante (comme dans tout ministère des Affaires étrangères).

Communiquer durant les crises. La communication de crises devra être améliorée pour permettre d’avoir, tout d’abord, une bonne réponse technique et politique à une question qui se pose, et ensuite d’avoir de la visibilité au travail effectué, de façon discrète, trop discrète par le service diplomatique européen. Pour un responsable politique, la crise est souvent l’occasion rêvée d’affirmer sa présence. Cathy Ashton parait en l’occurence totalement inhibée et apeurée par toute crise. L’effet est la non-présence.

Des missi dominici. Ce que propose les députés pour améliorer la représentation de la Haute représentante doit aussi être étudié de près. On pourrait avoir une dizaine de responsables politiques (ministres ou anciens ministres, envoyés spéciaux ou haut diplomates) qui pourraient être prêts à être envoyés comme missi dominici de par le monde, en cas de point chaud ou pour assurer la réponse politique aux parlementaires européens comme à la presse internationale.

Lire également Le Monde (daté vendredi 28 janvier) qui publie un article au karcher sur le travail de la Haute représentante…

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).