X. Bout De Marnhac (EULEX) : « la violence n’est pas une option et je ne l’accepterai pas »

(crédit : Eulex novembre 2010)

(Entretien) Le général (français) Xavier Bout de Marnhac, est le nouveau commandant de la mission européenne civile « État de droit » (Eulex) au Kosovo. Un homme pour qui cette contrée n’est pas tout à fait inconnue puisqu’il était le commandant de la Kfor en 2007-2008. J’ai pu le rencontrer il y a quelques jours maintenant. La période qui s’ouvre aujourd’hui au Kosovo est sans doute moins cruciale qu’il y a deux ans mais tout aussi importante et sensitive comme vient de le prouver le dernier incident en date (un militant de la coalition bosniaque assassiné par balle le 8 décembre dans le nord du Kosovo, près de Leposavić), et remplie d’inconnues alors que se termine la seconde élection depuis l’indépendance.

Vous étiez au Kosovo en 2007-2008, vous y retournez aujourd’hui. Qu’avez-vous retrouvé ?

Cela n’a pas tellement changé. Bien sûr, il y a des transformations dans l’apparence (des routes ont été refaites par exemple..). On sent aussi beaucoup d’énergie dans l’activité, l’envie de travailler. Mais cela reste un peu désorganisé ; le Kosovo reste le Kosovo. Ce que je ressens à première vue, cependant c’est que le leadership a gagné en densité. Ils ont appris, se sont cognés dans les réalités. C’est un État jeune avec des gens qui n’ont pas automatiquement l’expérience de la scène internationale, de la règle du jeu, du non dit. C’est plutôt encourageant.

Vos trois priorités essentielles aujourd’hui ?

Premièrement, intensifier la visibilité et l’action de la mission au nord du Kosovo, d’où l’importance de maintenir le contact permanent avec la population ; deuxièmement, la lutte contre la criminalité organisée et la corruption, Enfin, commencer à réfléchir au futur, à l’évolution de la mission.

« La violence n’est pas une option
et je ne l’accepterai pas »

Le général en visite avec les gendarmes mobiles en réserve (Eulex novembre 2010)

Comment évaluez-vous le risque au niveau sécuritaire au Kosovo. On dit souvent qu’il est assez faible ?

Il n’y a de grosse menace pour l’instant, en effet. Mais il ne faut pas grand-chose pour que cela se retende. Il faut rester vigilant. La plupart des incidents au nord sont des incidents entre Serbes, de Serbes contre des Serbes. C’est pour çà que la violence n’est pas acceptable. Il y a des gens qui voudraient bien discuter. Mais de chaque côté, il y a des radicaux qui ne le souhaitent pas. Les pressions sur les électeurs ou les juges ne sont pas tolérables. Il est inacceptable qu’à l’occasion des élections, ceux qui auraient envie d’aller voter ne puissent pas y aller. Idem sur la tenue des procès.

Le nord du Kosovo (NB : en majorité serbe) reste toujours sensible. Qu’est ce que vous avez de dire à ses habitants?

Un seul message, principal : la violence ne mène à rien du tout. Je persiste et je signe : la violence n’est pas une option et je ne l’accepterai pas. J’attends un minimum d’acceptation de la présence et l’activité de la mission dans tout le Kosovo y compris le Nord.

Le fait que la mission soit présente au nord du Kosovo peut-il y aider ?

Oui. Nous sommes déployés, pour l’instant, le jour. Et les personnels rentrent la nuit. Je veux qu’on développe la visibilité, et qu’on s’imprègne de la réalité locale. Je n’attends pas qu’on nous embrasse « sur la bouche ». Non. Mais qu’on soit perçu comme faisant partie du paysage local.

Il n’y a aura pas de développement économique
sans un cadre stable de la justice, sans Etat de droit.

Et les relations avec Belgrade ?

On voit que la Serbie s’est engagée dans le jeu européen. C’est un choix important. Quel changement cela pourra apporter ? On verra. L’important est d’impliquer tous les acteurs. Tant qu’on se parle, on peut espérer réduire les malentendus. A notre niveau, avec Belgrade, ce que nous voulons c’est établir des passerelles.

Vous participez au dialogue politique engagé par l’Union européenne ?

Pas précisément. Nous nous inscrivons dans l’hypothèse d’amorcer le dialogue, entériné par résolution de l’ONU. Mais on n’est pas acteur dans cet aspect politique. Notre enjeu, c’est de progresser dans l’État de droit, la lutte contre la corruption.

Vous êtes cependant un peu comme un proconsul du Kosovo ?

Non. Eulex ne s’occupe pas du volet administratif, économique, ou politique. On reste centré sur trois sujets : les douanes, la justice, la police. Ce qu’on appelle l’Etat de droit. C’est un pan important. On ne peut espérer de développement durable sans cela. Quel investisseur viendra ici s’il n’a pas la garantie de récupérer son investissement ? Il n’y a aura pas de développement économique sans un cadre stable de la justice, sans Etat de droit. J’en suis convaincu. L’État de droit est le préambule à toute espérance d’amélioration politique, économique et sociale.

Tout ce qu’on fait au Kosovo, c’est ce qu’il y a
de moins à faire dans les Etats membres (pour notre sécurité intérieure)

Peut-on arriver à rester « neutre » au Kosovo

Oui. Il faut garder une approche équilibrée, pouvoir discuter avec tout le monde. Le piège, c’est justement de tomber dans ce rôle politique. Rome ne s’est pas fait un jour. Le Kosovo ne se fera pas en un jour.

Avec la crise économique, on pourrait quand même se demander si l’argent mis dans cette mission ne serait pas mieux utilisé ailleurs, pour la sécurité dans nos banlieues par exemple ?

Pas du tout. Tout ce qu’on fait au Kosovo, c’est ce qu’il y a de moins à faire dans les Etats membres. Nous luttons à la source contre les différentes formes de trafic. Quand à Grenoble, on a démantelé, récemment, un stand de tir clandestin, les armes venaient des Balkans. On ne peut pas laisser un trou noir dans les Balkans. , même si on peut pas dire que tout le trafic vienne de là. S’imaginer que cela reste circonscrit aux Balkans, soit une vue de l’esprit. La mission a donc un retour direct sur notre sécurité intérieure.

Votre prédécesseur, De Kermabon, disait que la justice restait le point faible du Kosovo ?

Oui. Mais le problème de la justice, c’est que cela prend du temps. Il faut accepter que le calendrier de la justice ne suive pas automatiquement le rythme des médias, de l’opinion. Il y a les attentes de la population, de la communauté internationale, bien sûr… Mais le pire serait de devoir annuler une procédure parce qu’on a voulu aller trop vite. On a eu sans doute des élans prématurés, en croyant que nous allions tout régler rapidement. Cela fait deux ans que la mission est déployée, un an que les affaires sont sorties, que l’on a commencé à enquêter. Il faut laisser les juges travailler. Revenir au temps de la justice.

Il faut penser au coup d’après.
On ne va pas rester au Kosovo durant 50 ans.

Vous disiez dans vos priorités qu’il faut réfléchir à l’avenir. Qu’entendez-vous par là ?

Il faut penser au coup d’après. Par exemple, sur la justice, les juges et procureurs que nous conseillons seront à la retraite, dans quelques années. La génération de demain est actuellement à l’université. Comment former la prochaine génération ? Cette action n’est pas dans le rôle de la mission d’Eulex. Mais il faut y réfléchir, développer une action complémentaire, sinon, on va retourner aux vieux démons. On ne va pas rester au Kosovo durant 50 ans.

Cela veut dire que cette mission va évoluer ?

C’est une question à laquelle il faut réfléchir même si on n’a pas toute les réponses. Comment faire évoluer la mission ? Comment va se passer le transfert aux autorités locales, ainsi que le suivi ? Ce sera fonction des progrès chez nos interlocuteurs. Réussir la sortie de cette mission sera aussi essentiel que son démarrage. Maintenant, il faut rester prudent. Nous sommes dans un contexte où tous les pays n’ont pas reconnu le Kosovo. Les choses ne sont pas encore mûres ni au Kosovo ni au sein des 27 d’ailleurs.

A Gate 1, le poste "frontière" avec la Serbie (Crédit : Eulex novembre 2010)

Xavier Bout de Marnhac en quelques mots.

Né le 7 juillet 1951, à Trèves (Allemagne), c’est un homme de la cavalerie (blindée) et il servira à plusieurs reprises dans sa terre de naissance même s’il a aujourd’hui choisi une autre terre d’adoption : la Sarthe. Il s’engage d’abord au 7° Régiment de chasseurs (à Arras 62), comme chef de peloton puis commande le 2° escadron blindé de reconnaissance du 4° Régiment de hussards et le 2° escadron de recherche du 13° Régiment de dragons parachutistes. Après l’école supérieure de guerre qu’il termine en 1989, il passe à l’Etat-major du II° Corps d’Armée (à Baden-Baden), puis en 1991 à la DPMAT Direction du personnel militaire de l’armée de l’armée de terre et, en 1993 au cabinet du ministre de la Défense (F. Leotard puis Ch. Millon). En 1996, il repart sur le terrain comme Chef de corps du 6/12° Régiment de cuirassiers et passe à la « Piscine » (la DGSE) de 1999 à 2004. En 2005, il prend le commandement de l’état-major de force n°2 et est commandant d’armes de la place de Nantes, avant de partir en septembre 2007 pour le Kosovo.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).