Lutter contre le terrorisme : nous ne faisons pas assez, dit Gilles de Kerchove

Lutter contre le terrorisme : nous ne faisons pas assez, dit Gilles de Kerchove

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Gilles de Kerchove (crédit : conseil de l’union européenne)

(BRUXELLES2) Dans son dernier rapport sur la Stratégie de l’UE visant à lutter contre le terrorisme, publié fin novembre, Gilles de Kerchove, Monsieur Anti-terrorisme de l’union européenne, pointe du doigt plusieurs « défis du moment qu’il convient de relever en priorité » : la sécurité des transports, les déplacements de terroristes, la cybersécurité, la lutte contre la discrimination et la marginalisation sociale et la dimension extérieure. J’ai choisi de ne m’intéresser qu’à ce dernier point ainsi qu’à la clause de solidarité mais il faut dire également un mot de ce qu’il pense sur les déplacements de terroristes car c’est important en matière d’évolution sur le plan des données personnelles et des libertés publiques, comme des relations extérieures.

Si l’UE pouvait se montrer capable à l’avenir de réagir rapidement…

« S’il est bien un point qui doit être évoqué à ce stade du processus de création du SEAE, c’est la nécessité de veiller à ce que l’UE dispose de ressources suffisantes pour soutenir l’action extérieure qu’elle mène afin de lutter contre le terrorisme. » « Durant la visite que j’ai effectuée au Yémen la semaine dernière » raconte Gilles de Kerchove, « j’ai été frappé par le fait que le gouvernement de ce pays se plaignait avec beaucoup plus de virulence des pays européens qui avaient pris des mesures restrictives à la suite des récentes menaces d’attentats à la bombe que des États Unis. L’une des principales raisons de cette situation était que les États Unis avaient été capables de compenser les mesures restrictives nécessaires pour protéger leur sécurité intérieure par un geste immédiat et public de soutien au gouvernement du Yémen. John Pistole, le chef de l’administration américaine chargée de la sécurité des transports, s’est rendu au Yémen dans les jours qui ont suivi la détection des colis suspects, et les États Unis ont également été en mesure d’envoyer du personnel et du matériel au Yémen dans le même délai. » Et de conclure : « Si l’UE pouvait se montrer capable à l’avenir de réagir de manière similaire à de tels événements, elle renforcerait considérablement son influence dans les pays où nous avons le plus besoin de faire preuve d’efficacité si nous voulons atteindre nos objectifs dans le domaine de la sécurité intérieure

« Si l’UE veut être un acteur crédible, elle doit y consacrer les ressources voulues »

« Un changement radical s’impose dans les montants que l’UE consacre à l’aide apportée pour lutter contre le terrorisme » plaide Gilles de Kerchove. « Le terrorisme est l’une des principales menaces pesant sur la stabilité internationale. Au Pakistan et au Yémen, il menace directement l’État. Au Sahel, les terroristes agissent comme si les États n’existaient pas. Si l’UE veut être un acteur crédible dans la promotion de la stabilité au niveau mondial et défendre une approche originale de la lutte contre le terrorisme, qui soit fondée sur l’État de droit, elle doit y consacrer les ressources voulues. » L’enveloppe de 10 à 14 millions d’euros (prévue dans l’instrument de stabilité) est « manifestement insuffisante au vu de l’ampleur du problème et du rôle que l’UE peut et devrait jouer ».

Faire gérer la totalité de l’instrument de stabilité au sein du service diplomatique

Il importe que toute action immédiate s’inscrive dans un cadre plus large estime Gilles de Kerchove. « Si l’on veut que les mesures à court terme produisent un changement positif durable, ces mesures doivent être intégrées dans un plan à plus long terme visant à renforcer les moyens dont dispose le pays concerné pour lutter contre le terrorisme. (…) Cela signifie que, dans toute la mesure du possible, les mesures à court comme à long terme devraient être planifiées et mises en œuvre par les mêmes personnes, idéalement des personnes travaillant sur le terrain et basées dans les pays concernés. Pour lui, la programmation de l’instrument de stabilité devrait être du ressort du SEAE. Et le financement à long terme de la lutte contre le terrorisme devrait être mis en œuvre par les personnes qui géreront le financement relevant de l’instrument de stabilité à court terme.

S’atteler à la clause de solidarité

« Nous devons nous y atteler. (…). Compte tenu des préoccupations de plusieurs États membres en matière de sécurité et de l’évaluation de la menace actuelle, il semble d’autant plus urgent qu’une proposition soit présentée dans les meilleurs délais. Les premières discussions sont dorénavant lancées afin d’évaluer plus précisément la signification, la portée et les possibilités de cette clause. » Certains questions préliminaires sont, en effet, posées comme le champ d’application et le sens de l’article 222 du TFUE : par exemple quand la « prévention » commence-t-elle ? Quel est le lien avec d’autres mécanismes ? Quelle est la dimension militaire? Et le coordinateur de terminer « L’article 222 du TFUE concerne les incidents survenant « sur le territoire des États membres » mais l’expérience acquise jusqu’à présent montre qu’il est indispensable de mieux coordonner les différents mécanismes de crise existants (internes et externes). »

Lutter contre le risque d’allers et retours d’Européens terroristes

« Le risque que des Européens se rendent dans des zones de conflit ou participent à des camps d’entraînement de terroristes ailleurs et reviennent ensuite dans leur pays s’est clairement confirmé ces derniers mois » explique Gilles de Kerchove. « Nous devons nous rendre à l’évidence qu’un nombre croissant de résidents de l’UE cherchent à recevoir ou ont reçu un entraînement dans des pays comme le Yémen ou la Somalie, ou dans la région de l’Afghanistan et du Pakistan. La majorité des complots découverts ces dernières années impliquaient ce type de « combattants étrangers ».» Il préconise donc des mesures à la fois de prévention et plus restrictives. Par exemple d’élaborer un « contre récit pour montrer que la « lutte armée » n’est pas aussi excitante que les recrues éventuelles pourraient le croire, de favoriser et propager l’information sur la réalité de la vie dans les camps d’entraînement et sur le théâtre des opérations terroristes » ; ou de faire en sorte que les « communautés de la diaspora soient plus résilientes, comme avec le projet UE/États Unis sur les communautés somaliennes. Il préconise également de recourir aux mesures en vigueur, par exemple les dossiers passagers et les technologies biométriques, « pour surveiller et empêcher les déplacements des terroristes ». La proposition de directive de l’UE sur les dossiers passagers, qui doit être présentée en janvier 2011, « devrait idéalement concerner également les vols à l’intérieur de l’UE ». Nous devrions aussi « intensifier la coopération entre les services répressifs et la coopération judiciaire avec les pays de transit (par exemple: la Turquie) et les pays de destination (par exemple, le Pakistan et le Yémen) et demander à ces pays de transmettre les dossiers passagers ».

(*) De son vrai nom : « Coordinateur de l’UE pour la lutte contre le terrorisme »