Pino Arlacchi (crédit : NGV / Bruxelles2)

(BRUXELLES2) Le rapport sur l’Afghanistan que prépare Pino Arlacchi, l’eurodéputé de la Lista Di Pietro, mérite qu’on s’y arrête un peu (1).

L’Italien est réputé pour son franc parler. Ami du juge anti-mafia Giovanni Falcone, il s’est taillé une réputation dans la lutte anti-criminalité. Secrétaire général adjoint de l’ONU, il est un des initiateurs de la convention de Palerme contre le crime organisé signé en 2000. Il prône en 1998 une stratégie visant à éradiquer (ou au moins à limiter) le poids de la production de pavot en Afghanistan. Stratégie qui n’ira pas jusqu’au bout – faute de financement et du début de la guerre.

Quand Arlacchi prône donc “une nouvelle stratégie en Afghanistan“, cela mérite donc une attention. Et même si certains de ses arguments peuvent prêter à discussion (politique ou/et technique), force est de reconnaître que, pour la première fois, le Parlement européen a là matière à débat sur un sujet qui “consomme” vies humaines, finances et énergie politique. Je dirai même que depuis plusieurs années j’ai rarement vu un rapport du parlement qui délaisse la langue de bois et attaque bille en tête.

Une situation dans l’impasse

Les premières lignes sont éloquentes. « Neuf années de guerre et d’engagement international n’ont pas réussi à éliminer l’insurrection des talibans et à asseoir la paix et la stabilité dans le pays. (…) La situation en Afghanistan est dans l’impasse. Une coalition de forces occupantes en place mais incapable de défaire les talibans et un mouvement d’insurrection incapable de prendre le dessus sur ces forces militaires. (…) Les conditions de sécurité se sont détériorées, parallèlement à l’effritement du consensus populaire qui entourait la présence de la coalition par le passé ».

Comme il me l’a expliqué, lors d’un court entretien que nous avons eu le 28 septembre, en marge de l’audition de Usackas (l’ambassadeur de l’UE en Afghanistan) et de Rasmussen (le secrétaire général de l’OTAN), mon “rapport c’est une tentative pour que l’Europe se dote enfin d’une stratégie. Car, pour l’instant, nous n’en avons pas. Nous avons juste une ‘shopping list ‘d’objectifs qui pourraient très bien aller à d’autres pays. Et on se contente de suivre ce que décident les Etats-Unis. Il faut une vraie orientation politique et non pas seulement un cadre d’action pour les ONG, un peu de logistique, du développement et du blablabla…”

Arlacchi prône notamment de fondre toutes les missions de police, y compris celle d’EUPOL, en une seule, placée sous l’ordre de l’OTAN ; d’interdire les sociétés privées ; de mieux tracer l’aide internationale, notamment en recourant aux fonds fiduciaires internationaux plus efficaces.

Formation de la police, tâche impossible

L’ancien secrétaire général adjoint de l’ONU souligne le coté vain des efforts internationaux dans la formation de la police afghane. Il critique notamment les objectifs fixés à la conférence de Londres de porter la force de police de 94.000 agents à 134.000 d’ici fin 2011 (et 160.000 d’ici cinq ans). Le fait de “simplement revoir les paramètres existants à la hausse sans entreprendre de changements dans la formation, l’organisation et les relations de la police avec les institutions judiciaires connexes ne contribuera que très peu à l’amélioration de la sécurité en Afghanistan”.

Selon les chiffres même de la FIAS de l’OTAN, sur les 94 000 hommes engagés dans la police nationale afghane, “presque 90 % sont analphabètes, 20 % sont des consommateurs de drogue et plus de 30 % disparaissent après un an, sans mentionner les quelque 1 000 agents tués en service chaque année” !

Interdire les sociétés privées…

Un des principaux facteurs responsables, selon lui, de “l’inefficacité globale de la formation” est la pratique américaine des contractants privés, à l’approche ultra-rapide (enquêtes de sécurité insuffisantes lors du recrutement, six semaines de formation sans support écrit du fait de l’analphabétisme des participants, entraînement minimum sur le terrain,…). Il recommande ainsi “sans équivoque que la responsabilité de la formation de la police ne soit plus aux mains de contractants privés”.

… et fermer la mission EUPOL, mission utopique,…

Le rapporteur souligne la présence sur le terrain de “trop de missions différentes de formation de la police (…) avec un faible résultat visible“. Il n’est pas très tendre sur la mission européenne EUPOL Afghanistan. Une mission “utopique“.  “L’imprécision du mandat de la mission EUPOL et l’incertitude quant aux résultats qu’elle a atteint à ce jour, l’empêchent d’acquérir la légitimité qu’elle mérite”.

Il estime donc que l’UE devrait agir pour qu’un “programme de formation à grande échelle soit lancé et placé, en premier lieu, sous le commandement de l’OTAN“. Le personnel de la mission EUPOL et de la police nationale doit être “intégré dans cette nouvelle mission de formation, ce qui permettrait d’éliminer les doublons, le gaspillage et la fragmentation“.

Un programme sur les stupéfiants

Arlacchi propose également “un plan en cinq ans pour l’élimination de la culture illicite de l’opium, grâce à des solutions de substitution“. La seule manière d’éliminer la culture illicite de l’opium est, selon lui, “d’offrir aux cultivateurs en question un moyen réaliste de subsistance de substitution“, avec des “des productions agricoles de niche dans chaque province”. Cet objectif peut être atteint même en Afghanistan pour un coût d’environ 100 millions EUR par an en y consacrant spécifiquement 10 % de l’aide civile européenne versée au pays.

Revoir de fond en comble l’aide occidentale en Afghanistan

Une part non négligeable de l’aide européenne et internationale se perd le long de la chaîne de distribution” à cause de quatre phénomènes, selon l’eurodéputé : “gaspillage, coûts intermédiaires et de sécurité trop élevés, surfacturation et corruption“. Carl Bildt, rappelle-t-il, le reconnaissait lui-même devant la commission des affaires étrangères du Parlement européen, en décembre 2009 : “Nous n’avons aucune idée de ce que l’Union, en tant que collectivité, fait en Afghanistan… Nous dépensons plus d’un milliard d’euros par an… et cela quasiment sans la moindre coordination”.

Arlacchi prône donc de “créer une base de données complète sur l’ensemble de l’aide de l’Union apportée à l’Afghanistan et de procéder à une analyse de cette aide”. Il estime également nécessaire de revoir la chaîne du financement en confiant davantage d’argent au système afghan qu’au système privé américain.

Il pointe ainsi du doigt un phénomène mal connu : “seuls 15 % de l’aide internationale passent entre les mains du gouvernement central afghan: la corruption locale ne concerne au plus que 7,5 à 9 % de l’aide civile totale apportée à l’Afghanistan.” Alors que la “décision de mettre la chaîne d’approvisionnement de l’armée américaine entre les mains du secteur privé alimente les extorsions et la corruption. (…) en bout de course, les commandants talibans finissent par profiter d’une bonne part des 2,2 à 3 milliards USD que représente le secteur de la logistique militaire en Afghanistan” (somme supérieure aux revenus tirés de la “taxation” de l’industrie des stupéfiants = 15 % du budget militaire des Talibans selon les calculs des Nations unies).

Enfin l’Union européenne devrait soutenir le processus de paix, souligne le rapport, mais en laissant “une large autonomie au gouvernement Karzaï dans le choix de ses interlocuteurs mais en insistant sur les trois conditions préalables principales: un engagement afghan à bannir Al-Qaïda du pays, l’élimination de la culture du pavot et la volonté d’établir un respect basique des droits de l’homme fondamentaux. Toutes les autres questions devraient être laissées à l’autodétermination des Afghans“.

(1) Ce rapport devrait être adopté en commission en novembre et éventuellement en plénière en décembre.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).