Informelle défense : le « in » et le « out »

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(BRUXELLES2) Une réunion informelle des ministres de la Défense, c’est une discussion et des passes d’armes, dans la salle, des déclarations et des petites phrases, dans les couloirs ; les sujets à l’ordre du jour et ceux qui ne le sont pas (1)…

Les sujets à l’ordre du jour

L’attente de Cathy ! Tandis que l’apéritif est servi et que les Ministres écoutent le maire de Gand et Herman Van Rompuy leur souhaiter la bienvenue, le temps que les retardataires se joignent aux autres dans la salle de l’Hotel de ville qui leur est réservée (Hervé Morin est un des derniers), à New York, la Haute représentante, Cathy Ashton se dirige vers la salle de vidéoconférence. Elle patientera, toute seule, devant l’écran, quelque 10 minutes avant que tous les Ministres rejoignent la salle. Dire qu’elle était contente serait un bien grand mot… Son visage fermé en dit long. Mais je ne gagerai pas un Euro que ce retard ne soit pas tout à fait voulu de la part de ministres de la Défense qu’elle n’a, pour l’instant, pas vraiment réussi à convaincre de la pertinence de son action comme Haute représentante.

Budget, économies, coupes franches. C’est un leitmotiv qui est revenu dans la bouche de tous les participants. Comme l’a résumé Cathy Ashton, dans son propos d’introduction au dîner des ministres : « Il y a actuellement une énorme pression sur les budgets publics. il y a une claire demande pour l’UE d’agir. »« Cela relance le débat sur la nécessité de renforcer la coopération entre l’UE et l’OTAN » a estimé Alexander Vondra (1).

Une analyse des coupes budgétaires. Gerald Howarth (Royaume-Uni) souligne qu’il serait bon de faire une analyse de l’effet que les différentes coupes budgétaires engagées dans les pays européens vont engendrer sur les équipements et les capacités des Etats membres. Est-ce dans le cadre de l’OTAN ou de l’UE. Plusieurs délégations inclinent dans ce dernier sens demandant au président de séance de saisir la Haute représentante de la question. Avec humour, Pieter de Crem (Belgique) déclare : « Bon alors il va falloir que j’écrive, encore, une lettre à Cathy ».

Renforcer l’Agence européenne de défense. Cela a été une antienne de plusieurs ministres comme l’a souligné Jyri Häkämies (Finlande), « il faut renforcer l’Agence de défense : 30 millions pour budget ce n’est assez. Quand on investit dans l’agence, on investit dans le futur, on a besoin aussi d’un centre d’opérations permanent ». « Il faut donner à l’Agence un rôle plus important » renchérit Bogdan Klich (Pologne). Seule opposition franche : celle du sous-secrétaire d’Etat parlementaire à la Défense,  Gerald Howarth (Royaume-Uni), qui manifestera à plusieurs reprises, durant la session, une position britannique plus que traditionnelle — « la coopération, oui à l’Otan » —, soutenu en sous-main par le ministre tchèque (voir ci-dessous). Il faut dire que Howarth, ancien pilote de la réserve de la RAF, est un tory de la vieille école, Thatchérien de coeur, supporter de l’intervention au Vietnam et de l’apartheid en Afrique du Sud.

L’Europe un protectorat sino-américain. Hervé Morin : « Au rythme où nous sommes, progressivement l’Europe est en train de devenir un protectorat, et dans 50 ans nous deviendrons le jeu de l’équilibre des puissances nouvelles et nous serons sous un condominium sino-américain ».  Lire également ici. Ce qui ne gêne pas apparemment quelques ministres. « On ne construit pas une politique européenne de défense contre les Etats-Unis. Comment expliquer à nos concitoyens que l’on construit une capacité contre les Etats-Unis » dit Alexandr Vondra.

 

Les trois cercles de compétence. Pour Zu Gutenberg (Allemagne), on peut dresser trois cercles de compétences : « celles, qui sont nécessaires au niveau national ; deuxièmement, celles dans lesquels la coopération pourrait générer des économies ; troisièmement, celles qui sont nécessaires seulement dans quelques pays, avec mise à disposition de leurs partenaires en cas de besoin ». Une analyse identique à celle que fait Hervé Morin (France). Reste maintenant à savoir si on met la même chose à Paris et Berlin dans les trois cercles.

Thèmes de coopération : il y en a plusieurs. Mais souvent reviennent « la recherche, la formation, les hélicoptères et les capacités de transport aérien stratégique » (comme l’a cité l’Autrichien Darabos). On pourrait ajouter également la protection contre les armes nucléaires, biologiques et chimiques (comme l’ont proposé les Tchèques soutenus par les Allemands) ou la détection des IED (mentionné notamment par les ministres britannique et allemand. NB : un programme déjà entamé à l’Agence européenne de défense) ou la maintenance (mentionnés par les ministres français et britanniques). Le ministre finlandais, la sécurité maritime – comme ce qui est fait en Baltique entre Suédois et Finlandais – est un « bon exemple de secteur de coopération possible, d’autant plus intéressant qu’il a des implications civiles également ».

Problèmes posés par la coopération. « Dans le pooling, il faut savoir qui est propriétaire qui commande » explique Gerald Howarth (Royaume-Uni). « Il faut tenir compte des limites nationales » précise Zu Gutenberg (Allemagne). Parfois cela ne fonctionne pas comme espéré, « dans le projet de modernisation des hélicoptères, « l’expérience n’est pas positive » retient Alexandr Vondra (Rép. Tchèque).

La préférence européenne. Le directeur de l’Agence européenne de défense, Alexander Weis, parle d’ouvrir le marché. « Une bonne contribution à la base industrielle technologique et de défense serait la transposition des deux directives Défense » précise Karel Kovanda (Commission européenne). Sten Tolgfors (Suède) acquiesce : « avoir un seul marché plutôt que 27 petits marchés serait plus efficace ». Mais Hervé Morin (France) nuance : oui il faut ouvrir mais, dans ce cas, créons un marché européen, que les Européens achètent européens ». Plusieurs ministres répliquent: « nous avons des contraintes budgétaires, on achète le moins cher (et ce que est disponible) ». Klich (Pologne) explique : « Je ne suis pas d’accord, vous êtes en compétition avec les Américains».

Mieux coopérer, au besoin au niveau régional. Csaba Ende, ministre hongrois de la défense : « Ce que nous cherchons (avec les autres pays de l’Est- c’est une coopération « plus étroite, plus profonde ». La Hongrie va organiser début octobre un premier séminaire sur les moyens de renforcer la coopération avec ses voisins d’Europe de l’Est, suivi d’un séminaire, sous sa présidence, sur la coopération structurée permanente (en février).

La coopération UE-OTAN. Evoquée à plusieurs reprises par plusieurs interlocuteurs, à commencer par Cathy Ashton, la coopération opérationnelle entre les deux organisations se heurtent (chacun le sait même si il ne veut pas le dire) au litige entre Chypre et la Turquie. Au point que le ministre chypriote se sent obligé de rappeler sa position : « l’UE ce sont 27 Etats membres pas 26 ». Et sans désigner nommément la Turquie, il mentionne : « Un membre de l’OTAN n’a pas une position constructive pour résoudre ce problème. »

Les sujets qui n’étaient pas au menu et n’ont pas été abordés…

L’Afghanistan. Ce n’était pas au menu de la réunion. Mais plusieurs ministres l’ont évoqué. D’autres ont annoncé des renforts… ou non. Le Tchèque Vondra a ainsi annoncé que son pays enverrait « de 170 à 180 soldats de plus », qui s’ajoutent aux 550 déjà sur place. Après, « à partir de 2012, ce nombre diminuera » a-t-il annoncé. En revanche, l’Allemand Zu Gutenberg a annoncé qu’il n’enverrait pas 350 hommes de renfort comme demandé par l’OTAN. Ce sera 90 instructeurs. Et pas un de plus. Et encore, ce sera en remplacement des 90 personnels servant les Tornado qu’il va retirer. Pas question de franchir la limite des 5000 hommes et femmes fixé par le Bundestag.

Le chef de l’Agence européenne de défense. Officiellement il n’en a pas été question. Mais alors pas du tout. Enfin, plusieurs candidats étaient présents et ont, bien, mené une campagne, discrète mais active, tel Arto Koski, le Finlandais, numéro 2 du ministère de la Défense. C’est le « meilleur candidat » m’a confié Häkämies.

La coopération structurée permanente. Encore un sujet qui « n’a pas été abordé ». Et heureusement car il y a comme un hiatus entre la vision française de Hervé Morin — « Si c’est pour appartenir à un club, je ne suis pas sûr que cela mène forcément très loin. S’il s’agit du regroupement de pays qui portent cette ambition d’être une avant-garde, alors oui, cela a un intérêt » — et celle du Belge Pieter de Crem — « La coopération structurée permanente doit être élargie. Grands et petits pays sont tous confrontés aux mêmes problématiques. Nous voulons une politique de la défense à une seule vitesse, et pas à plusieurs ». Cela c’était avant la réunion. Car après…  le ministre belge était plus circonspect. « Pour la CSP, nous cherchons encore un contenu ».

L’armée européenne. Le mot de la fin au ministre autrichien, Norbert Darabos, interrogée par ma consoeur de la télévision autrichienne. « Une armée européenne c’est aussi réaliste que l’abolition du célibat par l’Eglise catholique »…

(1) Ce en quoi il se trompe légèrement à mon sens. Ce sont les doublons dans les budgets de défense des Etats membres surtout qui posent problème.

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(Nicolas Gros-Verheyde)