Les douze travaux d’Hercule de C. Ashton (Haute représentante) pour la PeSDC


(B2) Foin de pessimisme, la (petite) déception passée, la nomination de Catherine Ashton à la tête de la diplomatie européenne ne doit pas faire oublier que la nouvelle Haute représentante a cinq ans pour faire ses preuves.

Mais la Baroness aura peu de temps pour se mettre à la tâche.  La PeSDC est déjà sur les rails et une série de progrès ont été engrangés ces dernières années par son prédécesseur, Javier Solana. De nombreux dossiers sont donc sur la table et des choix sont à faire – rapidement – et des convictions à faire passer.

On pourra alors percevoir si la nationalité britannique de la nouvelle Haute représentante aidera à convaincre nos amis outre-Manche – souvent en retrait, voire carrément réticents, et qui vont avoir un nouveau gouvernement – à changer d’avis.

Méfions-nous des premières impressions qui ne sont pas toujours les bonnes…. Nous aurons toute l’occasion de revenir sur ce blog pour savoir si derrière ce visage, qui n’est pas automatiquement le plus gracieux (1), le choix de l’efficacité n’est pas préférable à celui de la gloire.

Au niveau des opérations :

– Le premier et le plus urgent des travaux est la continuité de l’opération européenne anti-piraterie EUNAVFOR Atalanta (lire : Bilan d’un an d’Atalanta et sa reconduction dans un contexte normalement apaisé mais rendu compliqué par la prise en otage par les pirates somaliens de deux Britanniques. Il est à craindre que les médias britanniques n’exigent des comptes de la responsable en chef de l’opération. Même si on sait pertinemment que ce type d’action relève surtout des autorités nationales – assaut ou négociation, rançon ou pression -, il est aussi un fait que l’opération européenne a apporté à l’une ou l’autre nation concernée par la prise d’otages tout son soutien et les moyens nécessaires, avions de surveillance et bateau de ravitaillement pour la prise de l’Alakrana (lire : L’Alakrana libéré, escorté par les navires espagnols d’Atalanta, navire hôpital pour l’assaut sur le Ponant, etc…).

– le second des travaux, tout aussi stratégique (sinon plus) dans la région, est la mise sur pied et le bon accomplissement de l’opération de formation des soldats somaliens en Ouganda. Point délicat pour la Britannique, car le Royaume-Uni est justement le pays qui est le plus réticent sur ce point (lire également: l’inconnue britannique).

– le troisième défi est de trouver rapidement les personnels (et les budgets) nécessaires à l’opération de police en Afghanistan. Il manque encore une petite centaine de personnes pour arriver au plein effectif, 400 personnes. Ce qui est bien peu et mériterait même d’être doublé ou triplé si l’on veut atteindre les objectifs visés par les autorités afghanes : une force de police opérationnelle de 160.000 hommes.

– le quatrième est la conclusion d’un accord entre Européens sur la fin de l’opération militaire EUFOR Althea en Bosnie-Herzégovine dans sa forme actuelle et sa transformation en opération non exécutive à voilure réduite (200 hommes). Si on ne le fait pas dans l’ordre, les contributions vont se réduire et l’opération n’aura plus les moyens effectifs. La France, le Royaume-Uni (justement) sont déjà partis. L’Espagne comme la Pologne pourraient suivre. Ce sujet sera à l’ordre du jour du premier Conseil des Affaires étrangères (versus Lisbonne) en décembre.

– le cinquième est le redémarrage de l’opération de surveillance aux frontières EUBAM Rafah (ce qui est certainement le plus grand des défis, les Européens ayant peu de moyens de pression sur les Israéliens pour cela).

– le dernier défi est l’intervention possible d’un battlegroup (dont le concept vient d’être assoupli récemment, lire : Des battlegroups (un peu) plus souples d’emploi ). Mis en place depuis 2007, la force légère de réaction rapide de l’UE n’atteint qu’une occasion pour démontrer la validité (ou non) de son concept. On peut être sûr que l’actualité internationale saura fournir son lot de violences et d’offensives qui pourraient nécessiter une intervention européenne, qu’il s’agisse d’une évacuation d’Européens. Encore faut-il à ce moment que la volonté politique européenne soit au rendez-vous.

De façon plus générale, il faudra voir si l’UE pourra réagir aussi bien aux crises dans les prochaines années aussi bien qu’elle l’a fait dans les 18 derniers mois (Russie/Géorgie, rebelles/Tchad, pirates/océan indien…). Sans être trop pessimiste, soyons sûr que dans le Caucase, la région des Grands lacs, l’Afrique de l’Ouest, le Moyen Orient, les confins de l’Inde (Pakistan, Népal, …), le Sri Lanka, voire l’Amérique centrale sauront nous rappeler de saines réalités : nous ne vivons pas dans un monde pacifique.
Gordon Brown et Catherine Ashton dans les coulisses du Conseil (crédit photo : CUE)

Au niveau organisationnel et industriel :

– le premier travail de la nouvelle Haute représentante sera d’installer et d’organiser la nouvelle structure qui rassemble hommes et femmes de la Commission européenne et du Conseil, le service diplomatique extérieur, la nouvelle direction civilo-militaire, et l’ajustement entre civils et militaires qui vont ainsi entrer de plain pied dans une administration civile par excellence, la Commission européenne (les frottements pourraient être nombreux…).

– Il lui faudra également doter l’UE d’un QG opérationnel, civil ET militaire. Ce qui revient à obtenir un accord entre européens qui n’a jamais pu se faire (et surtout l’accord des Britanniques).

– En application du Traité de Lisbonne, il faudra mettre en place la Coopération structurée permanente et de la faire passer de disposition textuelle à réalité politique.

– Donner davantage de moyens à l’Agence européenne de défense (que préside le Haut représentant) ne sera pas évident en période de restriction budgétaire mais elle est paraît nécessaire si on veut mener à bien certaines projets. On sait également que plusieurs tentatives ont été faites et ont échoué pour doter l’agence d’un budget pluriannuel (butant sur l’os britannique). Espérons qu’avec un Haut
représentant britannique, il en sera autrement.

– Négocier avec l’Otan un nouveau cadre de coopération devrait aussi être un objectif à terme. Bien entendu la première urgence est de résoudre le problème turco-chypriote qui « pollue » les relations entre l’Alliance et l’UE (en empêchant la formalisation des échanges d’information confidentielle lors des opérations). Mais il pourrait être aussi bon de remettre à jour l’accord de Berlin + et de tisser des liens à la fois plus étroits mais aussi plus égaux.

Je passe toute une série de « détails » organisationnels qui n’ont pas d’importance stratégique mais pourraient néanmoins occuper un peu les esprits. Citons :

  • le nom même du Haut représentant – doit-on dire Madame le Haut Représentant, madame la Haute Représentante (2)… – ;
  • l’emblème du nouveau service – maintenant que l’UE a un service d’action extérieure (sans aller jusqu’au logo à l’image du Département d’Etat -;)
  • sa localisation – le Charlemagne sans doute mais des aménagements sont sans doute nécessaire – ;
  • les circuits d’information sécurisée – il s’agit là non seulement de dispositions pratiques et techniques mais de voir au sein de la Commission comment et à qui cette information doit circuler, la règle de collégialité et d’inter-services trouvera ici une limite – ; enfin, la visite des principales missions et opérations de l’UE devra être envisagée
  • – une tenue plus seyante à ce type d’exercices (en évitant le tailleur, peu adapté, ce serait peut-être un barbour®, un peu chic, ou alors la tenue marine qui reste souvent bien adaptée… mais je m’égare !).

NB : je n’ai pas abordé toutes les questions de politique étrangère qui ne sont pas moins nombreuses et pas moins cruciales que celles relatives à l’Europe de la défense : le dossier du nucléaire iranien, les relations avec la Russie, la paix au Proche-Orient (où un certain Tony Blair est aux manettes du Quartette, sans grand succès pour l’instant), l’Afghanistan, le Soudan, la Guinée, l’Erythrée, le Yemen, le  Zimbabwe, etc.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Certain(e)s lecteurs(rices) m’ont indiqué que je n’aurai pas osé faire la même remarque pour un homme, je les invite à regarder le « post » sur la nomination de Van Rompuy

(2) (Maj : 23 novembre) C’est cette terminologie qui semble être retenue par son cabinet : la Haute représentante.

(crédit photo : Conseil de l’Union européenne + US State)