La croix gammée au coeur de l’Europe ?

(B2) C’est une oeuvre artistique, sensée représenter les stéréotypes de chaque pays européen et réalisée par un artiste tchèque.

Elle a été installée dans le patio d’accueil du Conseil de l’Union européenne. Comme le veut la tradition, celui-ci accueille les oeuvres artistiques du pays qui assume la présidence tournante de l’Union européenne.

Louable initiative, au niveau artistique. destinée à provoquer et faire réfléchir. Plus délicate quand elle est hissée au fronton d’un édifice européen, est destinée à y rester six mois et symbolise une présidence européenne. Surtout quand les pays sont traités de façon très différentes. Si le football pour l’Italie est assez léger, le mot « grève » qui barre la carte de l’hexagone l’est un peu moins. Mais tout est question de point de vue. En revanche, le dessin des autoroutes allemandes, en forme de croix gammée, (inutile de jouer sur les mots) l’est beaucoup moins.

Seul ce pays lui voit rappeler son histoire tragique (1). On n’évoque pas l’Etat fasciste italien ou espagnol, l’Etat collaborationniste français ou… tchéque. Cela laisse une impression amère que l’artiste, ainsi que la présidence qui a commandé cette oeuvre, l’a reçue et l’a hissée (elle ne peut nier ne pas être au courant, donc) ne démentent pas… On retrouve là une désagréable impression laissée par plusieurs initiatives tchèques qu’il y a le besoin de s’affirmer à tout prix, au mépris des autres, au risque de choquer voire de diviser. Décidément, ce n’est pas le rôle
d’une présidence européenne.

On ne peut ramener la barbarie nazie, et ce qui s’est ensuivie (guerre, holocauste, …) au rang de la boite de chocolat noir (belge), les montagnes (lettonnes) ou du football (italien). C’est insultant pour l’histoire, pour les victimes, Le nazisme n’est pas un stéréotype ou un préjugé. Cela a été une réalité, une réalité partagée par nombre de pays européens, d’ailleurs, à des degrés divers.

Nb: le ministre des Affaires européennes tchèque, Alexander Vondra, promet une conférence de presse le 15 pour s’expliquer, avec une explication abracadante (il n’était pas au courant). On le croit ?…

(mis à jour 13 janvier 0h) En fait d’artiste, effectivement, il n’y en a qu’un, David Cerný, qui a avoué avoir mystifié… surtout les fonctionnaires tchèques inventant les CV des 26 autres artistes ayant collaboré à l’oeuvre. Il explique : « l’exagération grotesque et la mystification sont une des caractéristiques de la culture tchèque, et créer une fausse identité est l’une des stratégies de l’art contemporain ». Bref, Cerny est un provocateur né. A l’école de plusieurs autres artistes dans les pays est-européens qui ont toujours su jouer sur les mots, et ont le sens de la provocation, il a réussi son pari – faire parler de lui, faire réfléchir ce n’est pas évident… Cela n’enlève rien à mes remarques. Ce type d’accrochage n’a rien à faire dans une symbolique officielle. La Bulgarie, également touchée (WC à la Turque qui rappelle furieusement l’occupation turque) a d’ailleurs convoqué l’ambassadeur tchèque à Sofia.

Le char Rose

En avril 1991, Cerny avait peint en rose un char T23 soviétique symbolisant la libération de Prague par l’armée rouge. Protestation de l’Urss. L’artiste est envoyé quelques jours au frais d’une prison pour méditer. Et le pouvoir avait, vite, repeint en vert (pour le 1er mai). Mais des députés du Parlement fédéral avaient pris fait et cause pour le… rose et, profitant de leur immunité parlementaire, repeint dans l’objet dans la couleur de l’artiste. Le char est désormais exposé au target= »_blank »>musée… de l’histoire militaire à Lesany.

Personnellement, quitte à provoquer, ce que je préfère chez cet artiste, c’est le do it yourself, plus léger, plus fun, accroché un moment devant le Théatre national de Prague. En frontispice du Conseil, comme une réplique du Manneken pis, cela aurait été excellent! Et il y avait beaucoup de jeux de mots à faire par rapport à l’enceinte où il se trouvait.

Quand une culture alternative devient officielle, elle meurt…

(1) Avec le Portugal – et trois morceaux de viande qui rappellent ses colonies – ; la Bulgarie – et ses toilettes à la turque; l’Estonie et la faucille et le marteau, que j’ai vu au second  passage. Mon attention ayant été davantage focalisée sur l’Allemagne. Souvenirs de l’amitié franco-allemande sans doute…

(mis à jour le 15 janvier) le ministre Vondra s’est effectivement expliqué. Mais très rapidement. Sans vraiment convaincre. Passant son temps à s’excuser et à s’abriter derrière la liberté de l’art. Répondant à peine à trois questions de journalistes, avant de laisser la place à l’artiste. Celui-ci n’était pas visiblement aussi luron que son oeuvre le proclame. Quand je l’ai croisé, quelques minutes plus tard, seul à seul, je lui ai demandé : vous avez quand meme fait des choses mieux que çà, Non ? Il m’a répondu « it was a job »…

Nicolas Gros-Verheyde

(Photo : (haut) © Thierry Monasse – (bas) David Cerny)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).