Leçons du conflit géorgien pour l’UE: le coup « d’échec » des Russes

Leçons du conflit géorgien pour l’UE: le coup « d’échec » des Russes

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(B2) La Russie isolée, la Russie sanctionnée ? Pas si vite… L’avancée militaire russe en Géorgie d’abord, la reconnaissance de l’indépendance des régions d’Abkhazie et d’Ossétie du sud, ensuite, témoignent d’une volonté stratégique affirmée, réfléchie de la Russie. Qui a calculé, tel un joueur d’échec, les risques de ce nouveau positionnement et les réactions possibles de l’adversaire. Comme en 1991, il y a une accélération de l’histoire, avec une recomposition de certains espaces d’influence, notamment dans les régions de conflits gelés, entre l’Ouest et l’Est. Dans cette première manche, la Russie semble avoir réussi son coup. Elle a accepté de sacrifier, momentanément, des pièces du jeu qu’elle jugeait inutile ou obsolète (l’image pacifique) pour en regagner d’autres (la puissance notamment). Avec des yeux d’occidental, on peut juger cette attitude suicidaire. Mais il faut non pas considérer la Russie d’aujourd’hui comme celle des années 1990 ou 2000, très atlantiste. Mais plutôt comme une Russie plus traditionnelle, plus impériale, plus orientale. Avec le couple Medvedev-Poutine, une nouvelle Russie est en train de naître, incontestablement, qui se repositionne dans le contexte international. En réclamant à nouveau toute sa place dans le monde, elle offre une alternative claire à la toute-puissance américaine des dernières vingt années. Sans céder à l’émotion du moment, on peut cerner sept « nouvelles pièces » dans ce jeu russe.

1° La puissance. La Russie est redevenue une « puissance » avec qui compter. Ce pays, auparavant puissant, ne comptait depuis 1991 plus vraiment sur la scène internationale. Les Occidentaux ont pu arrimer l’Europe centrale à l’Union européenne, bombarder la Serbie, intervenir en Irak ou en Afghanistan, sans vraiment son accord, Avec son coup de force en Géorgie, elle réussit à rattraper ces vingt ans d’impuissance. L’Otan a subi une défaite.

2° Un parapluie alternatif. La Russie constitue une offre alternative à l’autre puissance que sont les Etats-Unis. Le message est clair : si vous avez un problème avec les Etats-Unis, nous avons une armée bien formée, une volonté politique bien affirmée, du pétrole, du gaz, et surtout des équipements militaires à vendre. Bref, la Russie offre un « parapluie » stratégique à tout Etat, qui désire s’affranchir de la pression américaine. Certains pays (comme la Syrie) ne s’y sont pas trompés. D’autres pourraient suivre.

3° Une offre industrielle militaire renouvelée.
L’armée russe a, ici, fait une démonstration pro domo. En s’affirmant comme une alternative industrielle militaire crédible, la Russie devient, à terme un concurrent dangereux pour l’industrie militaire occidentale (européenne ou américaine). Les contrats signés se multiplient. La demande mondiale est importante. Et le retour d’une course aux armements pourrait être profitable à cette industrie qui a besoin de marchés pour se développer et se moderniser. Et l’industrie russe a un avantage concurrentiel : le prix. « Le matériel modernisé est très proche des dernières conceptions (occidentales). Et deux fois moins cher » affirme Vladimir Palechtchouk du service de coopération militaire et technique dans Novosti.

4° Le retour de la notion de frontières. La comparaison avec la guerre froide tient sur ce point : non pas bloc contre bloc (ce qui suppose des frontières opaques) mais zone contre zone. Il y a une zone occidentale étendue, adhérente à l’Union européenne et/ou à l’Otan, clairement affirmée. Et une zone russe qui s’affirme. Puis une course de vitesse pour rattraper à ces zones quelques pays ou morceaux de territoire. La Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie dans la « zone russe ». La Serbie, le Kosovo, la Macédoine, dans la zone européenne. Reste quelques pays à disputer, à commencer par le plus gros : l’Ukraine. La crise géorgienne constitue à coup sûr un avertissement très net aux pays qui seraient d’aller « de l’autre coté ».

5° Un axe plus oriental. Bien sûr il y a des dommages collatéraux en terme d’image. Mais ils restent limités pour l’instant à l’Occident. Et surtout faibles au regard des gains potentiels. Ce qu’elle perd à l’Occident, la Russie peut le regagner à l’Orient. Il y a là un rééquilibrage de la stratégie russe. Moins atlantiste. Plus asiatique. Les possibilités d’investissement et de croissance ne se trouvent plus seulement en Occident mais aussi dans d’autres pays (Inde, Indonésie, Chine, avec lesquelles la Russie a lié récemment de nombreux contrats). L’ambassadeur à l’Otan, Rogozine disait récemment : nous ne sommes plus dans un monde bipolaire mais multipolaire.

6° Le reformatage des liens avec l’Occident. La Russie a besoin des Occidentaux, certes. Mais l’inverse est aussi vrai. Et c’est bien cela un des buts recherchés : la Russie doit être traitée à égalité avec les Etats-Unis. Les Russes ne se sont pas privés de le rappeler. Non sans raison. La Russie est en position de force sur les Occidentaux en Afghanistan : le Conseil de sécurité de l’Onu doit prolonger, en septembre, la mission de la coalition internationale (l’IFAS). Et l’Otan avait conclu un accord avec les Russes pour le transit de certains matériels par route ou air, dans l’espace russe (ce qui permettait de ravitailler plus vite et moins cher ses troupes présentes). Au Tchad, les Européens comptent toujours sur les hélicoptères russes pour mener à bien leur mission. De même que l’Onu a besoin des Russes au Darfour (une préoccupation très au coeur des Britanniques). Sans compter le pétrole, le gaz russe et les capacités d’investissement et de développement qu’offre le pays. Capacités d’autant plus grande que son territoire, son empire et sa zone d’influence seront étendus.

7° Une capacité d’action raisonnée. Le mot peut paraître déplacé. Mais quand on regarde l’accord de cessez-le-feu, on voit une évolution par rapport aux interventions soviétiques (Budapest 1956, Prague 1968, Afghanistan 1979). Les Russes savent s’arrêter avant que ce ne soit trop tard. Ils n’ont pas ainsi envahi toute la Géorgie (et sa capitale, ce qui semblait à portée de main, a priori). Qu’est-ce qui les a arrêté ? : le plan de l’Union européenne. La baisse de la bourse qui a rappelé au réalisme économique certains responsables… Ou un plan bien arrêté qui ne prévoyait pas d’aller jusqu’au bout… Ou un peu des trois.

(NGV)

Crédit photo : OSCE Georgia – Gori le 21 août