L’appel aux armes citoyennes de Garry Kasparov

Garry Kasparov au Parlement européen (crédit : PE mai 2007)
Garry Kasparov au Parlement européen (crédit : PE mai 2007)

(Archives B2) Entretien exclusif avec le leader de l’opposition civique en Russie, l’ancien joueur d’échec, Garry Kasparov

Vous êtes un joueur d’échec connu. Pourquoi avoir déclenché ce combat politique ?

GK. Ce n’était pas une décision soudaine. Quand je me suis retiré des échecs, en mars 2005, j’avais atteint tout ce qu’il était possible dans le monde des échecs. Faire la différence, progresser a toujours été important pour moi et ce n’était plus le cas dans les échecs. Dans le même temps, mon pays était dans une telle crise, j’ai voulu l’aider, de n’importe quelle manière où je puisse faire une différence et progresser.

En quoi le système Poutine est dangereux ?

GK. C’est tout un système effectivement. En premier lieu, les atteintes aux Droits de l’homme et aux libertés publiques sont déjà un crime. Ensuite, nous ne voulons pas attendre qu’il soit si confiant, en lui, ou paniqué pour commencer à tirer sur la population dans les rues. C’est vrai qu’aujourd’hui, ils nous stoppent, en nous harcelant, nous arrêtant ou nous battant. Mais il est clairement dangereux pour quiconque de s’opposer au pillage de la Russie par Poutine et ses élites. Ce système est aussi dangereux à cause du risque de chaos. Les systèmes démocratiques ont un équilibre naturel. Un système de mafia, comme celui qu’a le Kremlin aujourd’hui, n’a pas de moyen naturel pour transférer le pouvoir. S’il y a un combat pour la présidence au sein des oligarques du Kremlin, cela pourrait tourner au bain de sang et mener à des restrictions encore plus sévères pour les citoyens. Au niveau international, avoir un pays dirigé par un despote qui dispose de l’arme nucléaire et du monopole de l’énergie est un danger pour l’Europe. Avec l’enrichissement personnel comme seule motivation, et aucune réelle échéance électorale ou obligation constitutionnelle à respecter, les chefs de la Russie deviendraient les ennemis naturels de leurs voisins et de l’Union européenne.

Pensez-vous que les citoyens russes pourraient rétablir la démocratie et libertés en Russie ?

GK. Bien sûr. Ou alors je ne ferais pas cela. Mais, nous faisons face à deux problèmes principaux. L’un est le total contrôle du Kremlin sur les mass media en Russie, particulièrement la télévision. Ils fournissent un jet constant de propagande pour dire combien est merveilleuse l’administration de Poutine. En même temps, l’opposition, quelle qu’elle soit, subit un véritable black-out. Nous aimons dire qu’un mois avec des médias libres et indépendants en Russie mènerait à l’effondrement du régime de Poutine. L’autre problème est plus profond. Le traitement de choc des années Eltsine (*) a incité beaucoup de mes concitoyens à associer la démocratie aux difficultés et à la souffrance économique. Il est difficile de surmonter ces souvenirs et d’expliquer que la démocratie ne devait pas être blâmée et que, maintenant, c’est notre meilleur espoir. Puisque nous avons peu d’accès aux médias, la seule manière pour atteindre la population reste dans les rues et sur l’Internet.

Pensez-vous risquer votre vie ?

GK. Je me rends bien compte des dangers, naturellement. Plusieurs de mes amis et des alliés ont été assassinés. Je pense naturellement à Anna Politkovskaïa, qui était un défenseur ardent de notre mouvement « Autre Russie ». Mais il y a des choses dont vous sentez qu’il faut simplement devoir faire. J’ai décidé, dès le début, que cela valait la peine de prendre ce risque. Et vous ne pouvez pas, tout le temps, penser à votre sûreté personnelle et continuer à assumer ce rôle.

Qu’attendez-vous de l’Union européenne ? Et des citoyens européens ?

GK. J’ai toujours dit que Poutine est un problème russe et que nous n’avons pas besoin d’aide extérieure. Nous ne voulons pas que d’autres interfèrent dans nos affaires intérieures. Mais cela ne signifie pas que nous sommes contents de voir les chefs de l’Europe, sensés être les défenseurs de la démocratie, apporter leur aide et leur soutien au gouvernement autoritaire de Poutine. Nous ne demandons pas tant leur action que leur loyauté. Chaque fois qu’un pays, ou l’Union européenne, agit comme si tout était normal en Russie, il compromet nos efforts vers la démocratie. Arrêtez de donner à Poutine le crédit démocratique qu’il n’a nullement gagné. Cessez de le recevoir, lui et ses alliés, en tant qu’égaux démocratiques. Levez-vous contre l’autoritarisme au lieu de l’approuver tranquillement !

Quant aux citoyens, comme les lecteurs d’Ouest France, s’ils sont mobilisés par notre situation, ou juste inquiets à l’idée d’une dictature en Russie et de l’effet que cela peut avoir, ils peuvent faire ce que les citoyens russes, eux ne peuvent pas : partager leurs préoccupations avec leurs représentants élus et écrire des lettres à leurs journaux. Ils peuvent aussi visiter theotherrussia.org (le site de l’Autre Russie, le mouvement d’opposition) et partager l’information avec d’autres. Dans une vraie démocratie, l’opinion publique peut créer le vrai changement. J’en suis convaincu.

Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde

Article publié dans Ouest-France, juillet 2008

(*) Président du Soviet suprême en 1990, après le putsch manqué des généraux contre Gorbatchev, il devient le premier Président de la nouvelle Russie, après l’éclatement de l’URSS, qu’il dirigera jusqu’en 1999, au terme de deux mandats. Il est mort le 23 avril dernier.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).