Eufor Tchad 6: Gén. Ganascia: « Maintenir la force en état opérationnel »

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(BRUXELLES2) Le général français Jean-Philippe Ganascia commande l’Eufor Tchad – RCA sur le terrain. Rencontre à son PC, une ancienne casemate de ce qui était destiné à devenir une prison qui a été reconverti en un camp de quartier général arrière pour Eufor Tchad, un soir, assez tard, à la fraiche. Un entretien mené avec un autre journaliste français (Jean-Pierre Ferey), dont les connaissances de l’armée française ont été précieuses tout au long de ce reportage, pour une interview qui, sans dépasser les limites de l’exercice, prend un tour plus convivial sur la fin… après l’échange traditionnel des écussons (j’hérite de l’écusson du général… « je le fais à chaque fois » glisse-t-il en clin d’oeil).

• Quelle est pour vous la principale difficulté de cette mission ?

Pour le commandant de force que je suis, assurément, il s’agit de maintenir un style résolument volontariste à notre action, être opérationnel tout de suite, même si toutes les questions logistiques ne sont pas réglées. Il faut obtenir des renseignements, organiser des patrouilles, être visible partout.

• Les rebelles vous gênent-ils ?

Ils ne sont pas une menace pour moi. Que ce soit des soldats dévoyés, des rebelles ou des bandits, peu m’importe, je n’ai pas à faire de distinctions entre les uniformes ou de rentrer dans des considérations politiques. Mon mandat est très clair. A partir du moment où ces personnes exercent une menace militaire sur la population, attaquent les Ongs, la Minurcat ou mes hommes, je dois agir. Tant qu’ils passent leur chemin, je ne suis pas concerné.

• Les récents évènements d’Adé l’ont prouvé, vous n’êtes pas à l’abri d’afflux de blessés militaires tchadiens ou rebelles dans vos postes. Comment ferez-vous : intervenir ou non ?

C’est clair. Nous sommes impartiaux. Mais le médecin est aussi lié par son serment d’Hippocrate. Ne rien faire serait de la non-assistance à personne en danger. Si on nous amène des blessés, ce sera au médecin d’agir suivant ses propres règles, de pratiquer les gestes vitaux de survie, de stabilisation de la victime avant d’évacuer le blessé. Mais on doit s’arrêter là. Il n’est pas question de médicaliser un avion pour aller récupérer les blessés.

• S’il y a une menace, faut-il attendre un ordre du commandement ou une unité sur le terrain est-elle autonome ?

Les règles d’engagement que nous avons définies sont très larges, avec la possibilité d’usage des armes en cas de preuve de la menace ou d’imminence de la menace sur les objectifs de notre mission (population, Ongs, Minurcat, Eufor). Il ne faut pas faire trois réunions d’état major avant de se décider à agir. Chaque patrouille a donc un certain degré d’autonomie. Les militaires peuvent réagir, de façon proportionnée, s’il y a un problème et rendre compte.

• On le voit, les conditions dans lesquelles vous travaillez sont difficiles. Comment le vit la troupe ?

Je suis surpris de voir que tout le monde s’habitue bien. Les Suédois et Finlandais, par exemple, peu habitués à ces terrains africains, nous ont donné une belle leçon de volontarisme, d’aptitude à s’adapter. De façon générale, on sent une volonté de solidarité entre chaque corps. Dans certaines opérations internationales, quand on passe d’un secteur à l’autre, il faut quasiment un visa. Ici, ce n’est pas le cas. Les gens sont fiers d’être là, enthousiastes, même ceux qui viennent de pays qu’on a pu qualifiés de réticents, au départ.

• On sent parfois une confusion dans certaines fonctions entre les militaires français de l’Eufor et leurs compatriotes d’Epervier, les Eft (éléments français au Tchad). N’est-ce pas gênant ?

La France a effectivement fait le choix de consacrer certains moyens communs à l’Eufor et aux Eft. C’est son choix. Ce n’est pas ce qu’Eufor a demandé. Nous avons simplement demandé des moyens.

• L’effet d’Eufor est-il déjà sensible sur le terrain ? A quel moment pourra-t-on dire, c’est un succès ?

Pour l’instant, il est trop tôt. L’action commune prévoit une évaluation à mi-mandat (septembre). Tout ce que je sais c’est que j’attendrais très tard pour évaluer notre effet sur le terrain. Car le retour des déplacés – qui est de nos objectifs – peut être causé par plusieurs raisons. Actuellement par exemple, on constate quelques retours, pas isolés, qui dépassent peut-être 1000 personnes. Mais pour quelles raisons retournent-ils ? Est-ce pour voir si leur maison est en état ou pour se réinstaller ? Est-ce temporaire ou permanent ? Il faut être très prudent dans ces résultats.

• Le 15 mars 2009, la mission Eufor se terminera, sans prolongation. C’est inéluctable ?

Oui, le 15 mars est le terme de notre mission. Il faut accepter l’esprit de cette mission qui est d’assurer le relais, d’une autre mission internationale (Onu – Oua). Il ne faut pas sombrer dans un schéma onusien, des Casques bleus, où la présence est l’essence de l’action. Dans un an, on n’aura sans doute pas résolu la crise du Darfour. Mais on y aura aidé. Il faudra réfléchir alors à mettre en place une autre mission, au mandat différent, ciblé sur certaines actions précises. Le monitoring de la frontière, on commence à parler. Il manque aussi ici une vraie force de police et gendarmerie. Enfin on peut penser à une mission de désarmement. C’est d’ailleurs la plus-value européenne que de s’engager dans ce type de mission bien ciblée.

Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde (pour Europolitique)

Général Ganascia en quelques dates. Né en 1953, sorti en 1977 de l’académie de Saint-Cyr (l’école française de formation des officiers), il a commencé sa carrière dans les parachutistes (1978-1989), puis à la Légion étrangère (1994-1999), avant de servir au commandement de l’armée de terre (1999-2003) et rejoindre l’Etat-major de force et d’entraînement interarmées comme officier général adjoint.

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