Mission PESD Tchad RCA Un an après… l’UE arrive. Un peu lent ?

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(BRUXELLES2) Le lancement de la mission militaire au Tchad et en République centrafricaine (lire : La mission au Tchad lancée le 28 janvier. Les forces des Etats membres) permet, peut-être, de dresser certains constats et de poser certaines questions.

Un montage original

Premièrement, l’UE peut assumer une mission militaire avec un seul « grand » Etat membre qui assure l’ossature de la force, et plusieurs pays de taille moyenne, qui fournissent une contribution importante. Composition d’autant plus intéressante qu’elle provient de pays neutres ou non membres de l’OTAN (Irlande, Autriche, Finlande, Suède) ou de nouveaux Etats membres (Pologne, Roumanie) ; certains n’ayant pas une expérience de ce terrain africain ni d’engagement particulier . Ce qui témoigne d’un « réel engagement européen » au-delà des intérêts géostratégiques proprement nationaux, soulignent des diplomates, et est un signe encourageant, « très encourageant » même, pour l’Europe de la défense et de la sécurité (PESD).

Frilosité de certains Etats

Deuxièmement, cette opération a souffert du manque d’action concrète de certains Etats membres. Depuis plus de six mois, on a planifié, préparé, coordonné. Les réunions se sont succédées. Il a fallu pas moins de cinq « conférences de génération », qui réunissaient les experts militaires, pour que le général Nash, commandant l’Opération, s’estime satisfait. Les ambitions se sont retrécies. Le nombre d’hélicoptères requis est ainsi passé d’une vingtaine à une dizaine. La force européenne semblait alors plutôt à combustion lente qu’à réaction rapide.

Pendant ce temps, la situation s’est aggravé sur le terrain. A l’est du Tchad et au nord-ouest de la république Centrafricaine, où les réfugiés sont en masse, le risque de sécurité et la nécessité d’une protection se sont accrus. Quelques responsables européens, Louis Michel dernièrement (N°3454), s’en sont émus. Mais ils étaient isolés. Apparemment, certains Etats membres (Royaume-Uni, Italie, Espagne, Allemagne) n’ont cependant pas voulu dépasser leurs limites qu’ils s’étaient fixés, au niveau national : limite d’engagement à l’extérieur de leurs frontières et, surtout, limite budgétaire. Ils n’ont notamment pas voulu déroger à la règle de financement – a minima – fixés par le mécanisme Athéna, des opérations militaires de l’UE.

Trouver un cercle vertueux

Troisièmement, la légitimité militaire de l’Union européenne est-elle remise en cause ? Assurément non. Mais, aux yeux de l’opinion, il paraît difficile de justifier comment une ONG humanitaire ou une force de sécurité civile, mettent 48 heures en moyenne à déclencher des moyens parfois importants, et peuvent risquer leur vie, quand les militaires européens ne sont toujours pas prêts au bout de quelques mois. Il est aussi difficile d’expliquer pour quelle raison l’Europe n’arrive pas à trouver les quelques hélicoptères nécessaires et à financer cette opération dont elle a, pourtant, édicté « l’impérieuse nécessité » ?

Le général Bentegeat, présidant le Comité militaire de l’UE et Karl Von Wogau, présidant la sous-commission Défense au PE, ont avancé successivemnt des explications: « le poids de l’opinion publique et le coût des opérations » pour le premier, « l’absence de financement communautaire » pour le second. Il faudrait poursuivre cette analyse.

Ainsi, il importe de savoir pourquoi le cercle « vertueux » habituel de la politique européenne — engagement politique + négociation diplomatique, discussion publique + pression médiatique — ne fonctionne pas dans la PESD. Les négociations se déroulent à huis clos. Et les acteurs principaux — Conseil, Etats membres, militaires… — s’abritent parfois derrière un rideau de fumée nommé « secret défense ». Attitude délicate. Sur le plan des principes, d’abord, on ne peut qualifier de « secret défense », le fait que tel pays va fournir tel équipement ou telle unité ou… ne le fournit pas. Sur le plan de l’efficacité politique ensuite, refuser de donner le moindre retentissement aux discussions peut être source d’erreurs et de retard. L’absence de pression publique, « vertueuse », permet ainsi plus facilement aux Etats d’oublier leurs promesses et l’urgence du terrain. Et on laisse se répandre parmi les citoyens, l’impression d’échec permanent de l’Europe de la Défense. Sentiment « injuste et inexact », soulignent les diplomates, car « il faut du temps pour monter de telles opérations multinationales, à l’Onu comme à l’UE ».

La crédibilité militaire en question

En conclusion, à l’instar de plusieurs spécialistes et responsables politiques, on peut se demander si l’Europe pourra aller de l’avant dans la Défense et la Sécurité, en se contentant des changements de structures, permis par le Traité de Lisbonne. L’Europe ne devra-t-elle pas aussi évoluer en matière de financement, de modalités de décision et… de mentalités. La mise en place d’un nouveau Haut représentant en 2009 y aidera peut-être. Mais l’Europe ne pourra pas éternellement se permettre, de mettre autant de mois, pour déployer une mission, somme toute, de taille modeste par rapport à celles déployées par l’Onu ou l’Otan… C’est sa crédibilité internationale militaire qui est en jeu.

Rappel des derniers évènements

Devant la situation des réfugiés et l’instabilité de la région, le Conseil de sécurité de l’ONU décide, le 14 janvier 2007, l’envoi d’une mission d’évaluation des besoins d’une mission de paix. L’Union africaine et l’Union européenne suivent. Mi-février 2007, le Secrétaire général des Nations-Unies recommande l’envoi d’une force au Tchad et en République centrafricaine, dont le volet militaire serait assuré par l’UE. Les 11 et 17 septembre, les deux gouvernements concernés approuvent ce déploiement de force. Et le 25 septembre, le Conseil de sécurité vote la résolution 1778, base légale de l’opération. L’UE approuve le concept général de l’opération, le 12 septembre, l’Action commune (donnant le feu vert politique), le 15 octobre, et le concept d’opération (Conops), le 19 novembre. La mission a trois objectifs : 1) contribuer à la protection des civils en danger (réfugiés et personnes déplacées), 2) faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire et la sécurité du personnel humanitaire, 3) contribuer à la protection du personnel, des installations et du matériel des Nations Unies. Elle s’inscrit dans le cadre d’un ensemble de mesures de l’UE pour trouver une solution à la crise au Darfour : soutien aux efforts de l’Union africaine (UA) et de l’ONU pour relancer le processus politique d’une solution durable, mise en place de l’opération hybride UA/ONU au Darfour, financement et mobilisation politique pour faciliter l’aide humanitaire.

(paru dans Europolitique, janvier 2008)