L’ombre d’Anna Politkovskaïa plane sur Poutine à Lahti

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(Archives B2) Le Parlement européen aura, finalement, tenu à rendre hommage à l’ouverture de sa session plénière, le 11 octobre, à Bruxelles, à Anna Politkovskaïa, la journaliste d’opposition, assassinée samedi (7 octobre), dans son immeuble à Moscou, par des tueurs encore inconnus. Une minute de silence… et une minute de plus pour les journalistes disparus de par le monde.

Dans une déclaration, Josep Borrell, le président du Parlement, a adressé, au nom de l’assemblée, ses « condoléances à la famille et aux amis d’Anna Politkovskaïa », demandant aux autorités russes « de trouver les auteurs et la cause de ce décès ». Mais, soutenu principalement par le groupe socialiste, et dans une moindre mesure par le groupe PPE-DE, Josep Borrell a refusé d’aller plus loin et de mettre à l’ordre du jour, en dernière minute, une résolution sur la situation des droits de l’homme en Russie. Des « raisons de procédure » s’y opposant (1). Cette question pourrait figurer à l’ordre du jour d’une prochaine plénière.

Lors du débat consacré au sommet de Lahti qui a suivi, chacun des participants a cependant tenu non seulement à rendre hommage à la journaliste disparue, mais aussi à évaluer les conséquences possibles sur les relations avec la Russie, Vladimir Poutine étant l’invité d’honneur du sommet européen de Lahti le 20 octobre.

« Choquée » par cette mort, Paula Lehtomäki, ministre finlandaise des affaires européennes, a répété le message de la présidence : « Nous exigeons une enquête exhaustive, et que les coupables soient amenés devant la justice. » ajoutant « C’est essentiel pour l’état de droit en Russie. (Cette mort) est un recul de la liberté d’expression en Russie. Il doit y avoir absolument des relations étroites entre l’Union européenne et la Russie. Un partenariat pour discuter de tous les sujets. »

« Bouleversée », Françoise Grossetête (France), au nom du groupe PPE, a assuré être « très interrogative sur les raisons de ce crime. Nous attendons qu’on puisse faire la lumière sur cet acte. »

Très prudent, le leader du groupe PSE, Martin Schulz (Allemagne), a appelé au discernement « Il y a l’émotion. Tout ce qui se passe en Russie ne nous plaît pas toujours, c’est vrai. Mais la Russie est un partenaire incontournable quel que soit l’état de sa démocratie. Il ne faut pas la montrer du doigt et jouer au professeur. Ce pays est nécessaire. Il doit être traité en partenaire égal avec nous ». Et de conclure « Le dialogue démocratique doit être réaliste. »

Ironique, Graham Watson (Royaume-Uni), leader du groupe ALDE, s’est demandé « comment divertir et accueillir Vladimir Poutine (à Lahti). (Alors qu’) il y a plusieurs dizaines de journalistes qui ont déjà subi ce sort (la mort) ».

Le co-leader des Verts, Daniel Cohn-Bendit (Allemagne) a été plus mordant : « Il est inutile de se cacher la réalité. C’est tout un système (qui est en cause). Nous avons un traité impossible avec la Russie, sur l’énergie, le lien avec le gazoduc. Bien évidemment il faudra négocier avec la Russie. Mais je suis aussi convaincu qu’il faut changer d’attitude ». Et de résumer : « On peut discuter avec Poutine. Mais on ne peut pas dîner avec lui le soir. »

Dans le long débat qui a suivi, les députés individuellement ont souvent été plus durs, que leurs leaders, notamment au PSE et au PPE-DE. Une sensibilité plus forte chez les députés de l’Est. « Il faut éviter la finlandisation (de l’Europe) vis-à-vis de la Russie » remarque Miroslaw Mariusz Piotrowski (I&D, Pologne). « Ce(s) meurtre(s) remettent en cause le travail d’investigation des journalistes. Ils créent un climat de crainte » a estimé Tunne Kelam (PPE-DE, Estonie). « Je demande à la présidence du Conseil d’évoquer la question à Lahti. J’en appelle aux Etats membres et à la Commission. Il faut exiger l’indépendance des journalistes. C’est un élément essentiel de signature de l’accord de partenariat l’année prochaine ». « Il faut établir des relations à partenaires égaux avec la Russie — selon Hannes Swoboda (PSE, Autriche) — faire comprendre à la Russie que l’énergie n’est pas inépuisable, que dans 15 ans, elle aura peut-être besoin de notre know-how (…) et ne pas faire de concessions quant aux valeurs que nous défendons ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Lors de la réunion préparatoire à l’ordre du jour, la proposition des Verts de tenir un débat complet sur la situation russe, voire d’adopter une résolution a en effet été rejetée par la majorité des groupes et la présidence du Parlement. L’expression de l’inquiétude des eurodéputés a donc pris la forme d’une déclaration du président de l’assemblée, Josep Borell.


La mort de Anna Politkovskaïa un signal négatif pour la démocratie (Spidla)

Lors de l’enterrement, mardi à Moscou, d’Anna Politkovskaïa la dissidente assassinée dans son immeuble, ce week-end, par des tueurs inconnus, l’Union européenne était représentée au niveau du chef de délégation de la Commission et des représentants des missions finlandaises et allemandes, ainsi que les ambassadeurs de France, du Danemark et du Royaume-Uni. Le message déposé au nom des Communautés européennes fait état, selon le porte-parole de la Commission, de « condoléances sincères à la famille et amis », regrettant « le décès qui est une perte pour ceux qui la connaissaient, un coup frappé contre la démocratie et la liberté ».

Interrogé par nous-même, Vladimir Spidla, le commissaire européen pour l’Emploi (et ancien Premier ministre tchèque) qui se trouvait alors en Russie mais ne pouvait se rendre aux obsèques, a tenu à préciser combien cette mort est, pour lui, « un signal négatif pour la démocratie. Car la démocratie c’est aussi protéger la liberté de la presse dans les faits. Ici il ne s’agit pas d’un décès malencontreux lors d’un acte de guerre par exemple mais d’un acte délibéré. »


Des condamnations à l’occident

Dès dimanche, Washington avait demandé « de toute urgence » au gouvernement russe de « mener une enquête immédiate et exhaustive afin de retrouver, poursuivre et juger, tous les responsables de ce meurtre haineux ».

Le Premier ministre britannique Tony Blair a condamné lundi un « crime terrible » et demandé une « enquête approfondie », selon son porte-parole. Et le président français Jacques Chirac, « profondément ému et choqué », a souhaité « que toute la lumière soit faite sur ce crime odieux ». De son côté, la Haut commissaire des Nations Unies pour les droits de l’Homme, Louise Arbour, a regretté « une perte immense » et pressé le Kremlin « d’adresser un message clair contre l’impunité et pour la protection des défenseurs des droits de l’homme en Russie ».


Les nécessités de la realpolitik

Au-delà des propos de circonstances, des engagements de certaines personnalités, force est que la tonalité dans certains pays, notamment en Allemagne, est beaucoup plus conciliante. Certes le chargé des droits de l’Homme du gouvernement, Günter Nooke (CDU, et ancien activiste des droits de l’Homme en DDR, Allemagne de l’Est), a réagi de façon forte dans le journal en ligne Netzzeitung. C’est un « assassinat politique qui n’est que la partie émergée de l’iceberg », et qui montre que la liberté de presse et d’opinion est en danger en Russie. « Ceux qui veulent faire une presse indépendante sont intimidés », et « les droits de l’homme sont violés de manière régulière » dans la Fédération de Russie. Ce propos a aussitôt été tempéré par le coordinateur pour les questions russes du gouvernement, Andreas Schockenhoff (CDU). « Il faut toujours veiller au ton » employé. Il ne sert à rien « de clouer le Kremlin au pilori (…) C’est maintenant l’affaire de la justice russe de tout entreprendre pour éclaircir les raisons » de l’assassinat, a-t-il dit.


Lire aussi :  Mort d’Anna Politkovskaïa: Il faut une enquête internationale (H. Flautre)

Papier initial paru dans Europolitique le 12 octobre 2006, complété et enrichi