Lendemain de gueule de bois à Bruxelles

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Touchés, déprimés… Les fonctionnaires européens de Bruxelles accusent le coup après le ‘non ‘ français de dimanche. Ce projet de Constitution, beaucoup y ont travaillé. Y ont cru. Reportage dans les couloirs du Berlaymont, le siège de la Commission de Bruxelles.

« Après tout ce que nous avons fait pour faire avancer les dossiers français pourris… » Le propos, amer, sort de la bouche d’un des collaborateurs de Jacques Barrot, l’un des deux commissaires français à la Commission européenne. Les 15 000 fonctionnaires européens de Bruxelles ont été ‘sonnés ‘ par le vote de dimanche. Et redoutent une réplique du séisme : « Si jamais les Pays-Bas les imitent… » Un désarroi que résume la Suédoise Annika : « On se sent effectivement remis en cause. La Convention, qui a conduit au projet de Constitution européenne, se voulait un modèle d’ouverture, de transparence, de démocratie. Cela n’a pas été ressenti par le peuple français. C’est une déception. Vraiment. Que peut-on faire de plus maintenant ? » Pierre, un vieux routier de la Commission, se dit moins surpris : « Ça nous pendait au nez depuis treize ans. Depuis Maastricht. Mais quand on est européen convaincu – il y en a beaucoup ici – on ne peut être que touchés. »

Dimanche soir, au Berlaymont, siège de la Commission européenne, les téléviseurs s’étaient tous bloqués sur France 2. Une soirée tendue. José Manuel Barroso, le chef de l’exécutif européen, avait préféré éviter les quelques journalistes qui faisaient le pied de grue devant l’entrée principale pour entrer directement, en voiture, par la voie rapide conduisant au garage. Jacques Barrot, lui, avait choisi l’option contraire. Sur la table de son bureau, au 12e étage, quelques sandwichs et saucissons de pays attendaient ses visiteurs et collaborateurs. Petit buffet jusqu’à la douche froide de 22 h. Le taux de participation a impressionné. L’écart entre le oui et le non, encore plus. Même ceux qui s’attendaient à un rejet du projet de Constitution ont accusé le coup. « Nous avons tellement travaillé, durant plusieurs années avec Michel Barnier, sur ce texte. Et voilà maintenant… » lâche Dorothea, une Allemande.

Certains fonctionnaires n’hésitent pas à mettre en cause la méthode, l’opportunité d’organiser un référendum, les ‘considérations nationales ‘ qui ont pollué le débat, ‘les faux arguments’. Et « ces Français qui ont peur des réformes ». Surtout le premier d’entre eux, « Jacques Chirac, anti-européen de la première heure ». Un député croisé dans les couloirs confie, sous le sceau de l’anonymat, que « l’Europe est devenue la victime de quelques plans de carrière – celles de Sarkozy, Fabius, Chirac -, ces grands hommes d’État qui ont une si petite vision d’Europe ». Mais, très vite, ces propos, un peu emportés par l’émotion, s’effacent. Deux jours ont passé.

Hier au petit matin, autour des machines à café, dans les réunions, à la cafétéria, les conversations continuaient néanmoins. « Avec un non aussi net, aussi clair, on s’est sentis franchement déprimés, les premières heures, avoue Elizabeth, une Britannique. Si les Français ne sont pas optimistes, n’ont pas confiance dans ce projet, alors qui peut l’avoir ? » Mais John, un de ses compatriotes, expert en prévision socio-économique, veut trouver des raisons d’espérer : « L’Europe a quitté le terrain du débat entre spécialistes. Je ne sais pas si cela va devenir la règle. Mais discuter comme cela d’une directive ‘services’, des articles d’une Constitution, cette démocratie en herbe, c’est vraiment nouveau et positif. »

Désormais, on s’efforce de supputer les conséquences de ce vote, en interne. Notamment au cabinet de Jacques Barrot, le plus concerné. Brève conversation saisie devant les ascenseurs : « C’est sûr, maintenant, quand les Français viendront réclamer davantage de financements de l’Europe, ils auront quelques difficultés à faire prévaloir leurs vues, redoute Patrick. Mais cela fera aussi réfléchir nos partenaires (NDLR : les cabinets des autres commissaires, les gouvernements). Les négociations seront d’une certaine façon facilitées. » Avec ce non massif, il y a « une sorte de taquet qui est mis à la volonté par trop importante chez certains de ne pas réglementer, de favoriser la tendance libérale », renchérit un autre conseiller.

Bousculée, l’institution n’est pas pour autant totalement traumatisée. Le travail continue et ce n’est pas un vain mot. A Echo, l’Office européen d’aide humanitaire, un peu éloigné du siège central, du coeur de la tourmente, les réunions se succèdent comme à l’accoutumée : « Nous avons des projets très concrets et nous ne pouvons nous permettre de tout arrêter », estime Fiona. Et puis, « vous savez, il y a des fonctionnaires qui travaillent dix ans sur des textes, des directives, qui finalement, ne sont pas adoptées. Ce n’est pas la fin de tout. C’est ça notre boulot, préparer le terrain. »

La suite dépend des politiques. Mais aussi des peuples.

Nicolas GROS-VERHEYDE

Paru dans Ouest-France, juin 2005