L’Europe anti-terroriste s’arrête aux portes des juges

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(archives B2 *) Depuis l’attentat du World trade center à New-York, le 11 septembre 2001, les ministres européens de la Justice et de l’Intérieur le disent et le répètent sur tous les tons ; la coordination des efforts dans la lutte contre le terrorisme est « la » priorité.

Il y a une semaine à peine, encore, les ministres italien, espagnol, anglais, allemand et français étaient réunis à Jerez de la Frontera (Espagne) pour répéter ce leitmotiv. Mais cette volonté semble se heurter à certaines résistances sur le terrain, judiciaire en particulier. En témoigne le procès qui vient de s’ouvrir la semaine dernière à Bruxelles contre une vingtaine de personnes soupçonnées de près ou de loin de faire partie de la mouvance Al Qaida en Europe.

La coopération policière marche, entre magistrats … plus difficile

Alors que la traque et l’arrestation des inculpés s’est déroulée dans une certaine coopération entre les services de police concernés – britannique, néerlandais, italien et français notamment – le contact entre magistrats semble moins efficace, voire contre-productive. Certains des accusés du procès belge ne sont pas des enfants de chœur : Tarek Maaroufi – un ancien des réseaux GIA en Belgique – et Amor Sliti sont soupçonnés d’avoir faciliter le recrutement et le transit des assassins de Massoud vers leur cible ; Nizar Trabelsi, un ancien joueur professionnel du Fortuna Düsseldorf, est accusé d’avoir préparé un attentat contre des intérêts américains.

Une partie du puzzle en France

Mais l’autre partie du puzzle, tout aussi importante, se trouve aux mains des magistrats français : Djamel Beghal, un franco-algérien, ancien du GIA soupçonné d’être le chef de Trabelsi ; Amal Halim, la compagne de Trabelsi, enceinte, est interpellée en Corse en septembre 2001 et depuis assignée à résidence. Vendredi dernier encore (23 mai), deux personnes dont l’identité n’a pas été révélée ont été arrêtées à Paris.

L’autre partie en Belgique

Or, malgré plusieurs conciliabules, la coopération entre juges anti-terroristes semble au point mort. Le juge d’instruction belge Christian de Valkeneer souhaitait ainsi entendre l’épouse de Trabelsi. Refus de son homologue français Jean-Louis Bruguière. « On était prêt à faire le déplacement à Paris s’il fallait », explique un avocat. Nouveau refus. Résultat : de part et d’autre de la frontière, chaque accusé charge l’autre. En toute impunité, faute de confrontation.

L’obsession du juge Bruguière

Quand le juge Bruguière vient en Belgique fin 2002, il n’a qu’une idée en tête, raconte un avocat, « obtenir confirmation d’un projet d’attentat contre l’ambassade américaine à Paris ». Un objectif qu’avait, dans un premier temps, avoué Beghal. Des aveux rétractés ensuite. « Il voulait que je confirme l’attentat. En échange de quoi, je pourrais voir mon fils », racontre Nizar Trabelsi au tribunal, vendredi (1).

L’ego de certains magistrats

Une ficelle un peu grosse et qui visait, surtout, selon certains observateurs, à rapatrier le dossier à Paris. Pour le propre profit personnel de Bruguière ! « Il est vexé », raconte un avocat, parle du juge français. « Trabelsi a fait des aveux complets au juge d’instruction… belge qui contredisent totalement » son hypothèse. Au cabinet du juge d’instruction français, on se refuse à entrer dans le jeu polémique, se retranchant derrière le fameux « secret de l’instruction », avec une petite pointe de dépit cependant avançant un puéril « nous avions commencé notre enquête avant les Belges ». Il reste à espérer qu’un jour l’ego de certains magistrats se dégonflera. Ce jour-là, la lutte contre le terrorisme aura sans doute progressé d’un bon pas…

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) L’intéressé, dans des aveux consignés par le juge, et pour l’instant non rétractés a toujours affirmé la même chose : « je visais Kleine Brogel », une base militaire belge, proche de la frontière néerlandaise, où sont stationnées des missiles stratégiques de l’Otan et un détachement militaire américain.

(*) Papier publié dans une première version dans Ouest-France