1991, scène de divorce yougoslave ordinaire au Conseil de l’Europe

Strasbourg , 18h30, quelque part dans un coin du Conseil de l’Europe, diplomates, députés et journalistes battent la semelle autour d’un café ou d’un thé. Ils attendent… l’arrivée de “catcheurs” de
choix, les différentes représentants des assemblées parlementaires yougoslaves. Peu d’exclamations mais à mi-voix une atmosphère hésitant entre celle d’une salle de boxe avant le combat et celle
d’une chambre mortuaire avant l’arrivée de la dépouille.

18h45, les protagonistes arrivent. Silence ! On se serre la main, courtoisement et chacun prend place autour de la table ronde. Le Croate et le Serbe se retrouvent face à face, le hasard
alphabétique ayant bien fait les choses. Bogdana, présidente de l’assemblée fédérale yougoslave discute, d’un air attristé, avec Zarko, le croate, comme deux époux qui s’aiment encore et se
retrouvent devant le juge matrimonial pour constater leur divorce. Le gong du président retentit – une cuillère sur un verre – les photographes se retirent, la place est libre. Honneur aux
dames…

Bogdana, la fédérale, entame alors le long énoncé d’une position intenable “la remise en cause des frontières ne peut que se faire à l’intérieur du Parlement fédéral”, suivie d’une
évidence pour tous – sauf pour les Yougoslaves – “toute solution, même des Etats indépendants devra amener une coexistence en tant que bons voisins”. Et surtout une lente nostalgie,
”il y a peu de temps, dans cette même salle, on aurait parlé de l’intégration européenne, alors qu’aujourd’hui…” Un ange passe !

Zarko, le croate, attaque. “L’objectif serbe est l’annexion de la Croatie et la création d’ethnies pures” et “la réponse internationale inadéquate”. Il plaide, “la Croatie ne menace
personne, respecte les droits de l’homme et les droits des minorités mais est décidée à se débarrasser de la force d’occupation et du communisme”
. Mais Zarko est désolé car… “la Croatie
est obligée de maintenir son indépendance puisque le peuple en a décidé ainsi… à plus de 75%”
! Peuple, ce mot revient tout le temps. Argument suprême, glaive de choix, guillotine de
discussion, même si aucun des protagonistes ne s’affirme plus communiste, la méthode dialectique reste bien ancrée dans les esprits. Près de 50 ans d’éducation marxiste ne s’effacent pas par la
méthode Coué.

19h30, petit interlude… Asim, le monténegrin, et Stojan, le macédonien, énoncent l’un en serbe, l’autre en anglais des propos trop bafoués pour être réels tel “l’appel au dialogue” ou
“tout exclusivisme ne peut qu’aggraver la situation”. La salle ne les écoute plus. Trop insignifiants… Catherine Lalumière, présidente du Conseil de l’Europe s’est d’ailleurs éclipsée…
discrètement.  Chacun piaffe d’impatience d’entendre le Serbe. Qu’on en finisse…

Aleksandar parle enfin, en français, pour attendrir son auditoire. D’un ton sec, saccadé, entrecoupé de rappels historiques pour ajouter à la confusion, il énonce “ce qu’on ne dit jamais (…) :
en Serbie, la paix règne”
. (…) Et  – il le jure –  ”la Serbie n’est pas en guerre avec qui que ce soit”. Tout est dit.

Et ce n’est pas Franc, le Slovène, qui va arriver à redresser ce non-dialogue. La nouvelle politique yougoslave, faite de ‘bruit et de fureur’ a percé à Strasbourg. Le texte était à la
hauteur des attentes, incompréhensible…

(article paru dans La Truffe, 23 septembre 1991,  © NGV)